Symbolique de la naissance (1): forge et alchimie

J’adore les livres. Je les collectionne, je les accumule. Et je les lis parfois après de nombreuses années de compagnonnage. Et même, plusieurs déménagements.

Donc, j’ai pris la résolution depuis quelques mois de lire d’abord les bouquins que je possède déjà et de limiter mes nouveaux achats. J’ai encore plusieurs tablettes (zut, c’est presque honteux d’avouer ça!) de documents inconnus. J’essaie d’en venir à bout. J’ai tenté la méthode systématique, par ordre alphabétique de nom d’auteur. J’ai arrêté après avoir fini deux Bourdieu de suite. Pour ceux et celles qui ont déjà tenté la chose, vous comprenez ce que je veux dire: c’est lourd, ça aide à dormir, mais c’est un peu déplaisant. Maintenant j’y vais selon l’inspiration du moment.

Je suis tombée par hasard la semaine dernière sur Forgerons et alchimistes de Mircea Eliade (1907-1986). Je pensais y lire quelque chose d’inutilisable pour ce blogue. Je me suis trompée. En fait, comme le disait Serge Bouchard dans une conférence au début du mois de novembre, les rencontres se font dans les contextes les plus divers lorsqu’on s’intéresse à un sujet en particulier. Et on ne cesse de tomber sur des anecdotes connexes et des liens à faire.

Timbre de la Moldavie montrant Mircea Eliade. Comme il est né à Budapest (en Roumanie), je vois mal le lien entre la Moldavie et Eliade, sauf peut-être de géographie lointaine (la Moldavie étant voisine de la Roumanie) (source de l’image: Wikipédia).

Pour finir, je me retrouve avec un volume bourré de petits signets pour m’indiquer des passages intéressants. Moi qui pensais faire une lecture de détente…!

Pourquoi, au juste, ai-je acheté le livre, en premier lieu? C’était durant mes années de baccalauréat en ethnologie. Il y avait une belle section « anthropologie » dans la librairie. Et j’aime bien acheter des classiques. Des auteurs qui ont fait leurs preuves. Des livres qui sont cités en référence un peu partout. Or Eliade est célèbre comme historien des religions, mythologue, philosophe et romancier. Et moi je me passionne pour les religions et les mythes. Je ne pouvais pas ne pas m’intéresser à son oeuvre.

À première vue, le lien même entre les forgerons et les alchimistes semble étrange lorsqu’on aborde le livre.

La Forge de Francisco Goya (1819) (source de l’image: Wikipédia).

Il faut d’abord bien comprendre l’importance qu’a eu la maîtrise des métaux sur l’histoire humaine. À partir du moment où on commence à fondre le cuivre, à fabriquer du bronze, puis des objets en fer, les innovations culturelles se multiplient (Eliade, 1977). Attention: il ne faut pas nécessairement y voir un lien de causalité (le métal étant la source des inventions), mais bien une évolution parallèle, c’est-à-dire qu’il faut tenir compte aussi des débuts de la sédentarisation et de l’agriculture (cf. Cauvin, 1997).

Disons que les forgerons et les mineurs, c’est-à-dire les spécialistes des métaux, ont acquis, dans toutes les cultures qui ont développé ces techniques, un statut particulier. Détail important, beaucoup de cultures africaines font de la femme du forgeron une potière (une des autres grandes techniques civilisatrices). Eliade (1977) dresse un portrait des mythes et des rituels les entourant.

Ainsi, dans la cosmogonie de plusieurs peuples, le héros civilisateur, celui qui amène des connaissances culturelles aux humains (par exemple l’agriculture, ou, justement, le travail des métaux), est un forgeron. Griaule (1898-1956), un anthropologue célèbre pour ses études sur les Dogons du Mali, raconte dans son livre Dieu d’eau (1966) comment l’ancêtre Forgeron est descendu du ciel avec tous les éléments nécessaires à la vie humaine.

À gauche: statue dogon, représentant une mère et son enfant. Il faut bien que j’arrive avec des liens conduisant à une anthropologie de la maternité… (source de l’image: Wikipédia). À droite, grenier à grains du village dogon de Sangha. Le grenier à grains représente un symbole important dans la mythologie dogon (cf. le magnifique livre de Griaule, 1966). Les Dogons sont aussi célèbres pour leur travail du fer, qui a été presque une industrie entre le 14e et le 19e siècles (image de Nerijp, sur Wikipédia).

D’autres cultures ont imaginé un dieu-forgeron qui est aussi le dieu de l’orage et/ou de la fécondité. L’orage est perçu comme fécondant la Terre pour faire des minerais. Il montre, là où il tombe, les endroits où se retrouvent de riches gisements.

Si le forgeron est une femme dans certaines tribus africaines, elle a souvent le rôle d’initiatrice pour les filles (et c’est elle qui pratique les mutilations génitales féminines, c’est-à-dire l’excision) (cf. Erlich, 1986). Je ne m’étendrai pas pour le moment sur cette coutume, mais comme elle peut avoir des impacts sur l’accouchement, j’y viendrai un jour ou l’autre.

(Décidément, j’ai l’impression aujourd’hui d’avoir des difficultés à me focaliser sur mon sujet…)

Revenons à Eliade. Il raconte comment beaucoup de cultures (africaines, asiatiques, européennes; autrement dit: partout où on a découvert la fonte du métal) considéraient les minerais dans le sol comme des êtres vivants, appelés à mûrir et à grandir dans le sein de la Terre-mère. Extraire les « embryons » de ce ventre nourricier, c’est donc collaborer avec les forces souterraines pour faire « accoucher plus vite » (Eliade, 1977, 4e de couv.).  La forme définitive des minerais est la plupart du temps l’or… Par contre, il ne faut pas négliger le fer comme matériel cultuel, notamment dans plusieurs groupes africains où on le considère comme doté de pouvoirs magiques.

On voit ici un lien très fort entre l’obstétrique et le travail minier (et la forge par extension). La technique devient un moyen d’accélérer le Temps, puisqu’il faudrait encore des générations pour que le mûrissement des minerais arrive à son terme dans ce type de mythes (cf. Eliade, 1977). Et le lien se fait alors avec l’alchimiste, lui aussi à la recherche de l’or, lui aussi cherchant à contrôler et à presser le temps (par exemple en augmentant la durée de sa propre vie).

Gravure de Hans Vredeman de Vries publiée en 1595 dans le livre de Heinrich Khunrath Amphitheatrum sapientiae aeternae. Baptisée Le laboratoire de l’alchimiste, on remarquera dans l’image un homme à genoux en train de prier. L’alchimiste était aussi un homme qui cherchait une voie spirituelle (source de l’image: Wikipédia).

La Terre serait ici une femme: Eliade fait référence à Platon, qui disait que ce sont les femmes qui imitent la Terre (et non l’inverse):

Or, notre terre, qui est notre mère, offre la [...] preuve incontestable qu’elle a produit les hommes qui l’habitent, puisqu’elle est la seule et la première qui dans ces vieux âges, ait produit un aliment humain, l’orge et le froment, nourriture la plus saine et la plus agréable à l’espèce humaine : marque certaine que l’homme est véritablement sorti de son sein. Et ces témoignages s’appliquent encore mieux à la terre qu’à une mère; car la terre n’imite pas la femme pour concevoir et pour engendrer, mais la femme imite la terre. (Platon, Ménexène, trad. du grec par Victor Cousin).

Eliade rappelle aussi le côté sombre, voire démoniaque, de la fusion des métaux:

La fusion du métal est tenue pour oeuvre sinistre qui requiert le sacrifice d’une vie humaine. Des traces de sacrifices humains à fins métallurgiques se retrouvent en Afrique. Chez les Achewa [ou Chewa] de Nyasaland, celui qui veut construire un four s’adresse à un magicien (sing-anga). Celui-ci prépare des « médecines », les met dans un épi de maïs et apprend à un petit garçon la manière de les jeter sur une femme enceinte ce qui aura pour effet de la faire avorter. Le magicien cherche ensuite le foetus et le brûle, avec d’autres « médecines », dans un trou creusé dans la terre. On construit le four au-dessus du trou. Les Antonga [ou Tongas] ont coutume de jeter dans les fourneaux une partie du placenta, pour assurer la fusion. [...] L’idée de rapports mystiques entre le corps humain et les minerais affleure également dans d’autres coutumes. C’est ainsi qu’après un accident, les Mandigo [aujourd'hui nommés Mandigues ou Mandinka] de Sénégambie abandonnent la mine d’or pendant plusieurs années: ils calculent que le corps, en se décomposant, déterminera un riche gisement aurifère [...]. (Eliade, 1977: 56-57. Précisions entre crochets ajoutées par moi).

Le four aussi est assimilé à l’utérus (notamment chez les Mésopotamiens), et le minerai qui doit y être fondu est nommé ku-bu (embryon, foetus) (Eliade, 1977: 60).

On voit ainsi se dessiner le lien entre agriculture, maternité, Terre, minerais, métallurgie, alchimie, et sexualité… (cf. Eliade, 1977). La foudre « s’accouple » avec la Terre (= un utérus (1)), le marteau et l’enclume sont de sexes différents et leur contact forme le métal et les objets, même les métaux et les pierres sont féminins ou masculins, la bêche et la charrue sont des phallus fécondant le sol…

Pour terminer avec l’alchimie, rappelons qu’une des opérations couramment pratiquée était celle de la réduction (faire bouillir, ou brûler), assimilé à un retour à un stade pré-natal. La matière (et, avec elle, le côté spirituel de l’alchimie) revient à un état embryonnaire, pour mieux se transformer en quelque chose de parfait : l’or. Le métal précieux n’est pas seulement la richesse, mais aussi un symbole de perfection (souvenons-nous qu’il est vu comme l’apothéose de la « croissance » des minerais). L’alchimiste recherche lui aussi l’or, mais pour ses vertus spirituelles, et le processus de la grossesse est le même que celui de la Pierre philosophale, capable de guérir et de prolonger l’existence humaine (cf. Eliade, 1977).

Le plus étonnant dans tout cela, selon moi, c’est qu’on n’ait pas réservé la fonction de forgeron ou d’alchimiste aux femmes seulement: ou, plutôt, c’est peut-être une façon pour les hommes de s’approprier la grossesse et l’accouchement, deux expériences féminines et qui leur échappent normalement.

(1) Dans leur livre interprétant les dessins sur les parois des grottes datant du Paléolithique, Clottes et Lewis-Williams (2001) y ont vu une initiation des chamanes (c’est-à-dire des personnes sensées posséder des pouvoirs spirituels comme d’entrer en contact avec les esprits). La descente dans la grotte est un retour à l’intérieur de l’utérus (de la Terre-mère), et un endroit où on « reçoit » des visions du monde des esprits, visions facilitées ou conservées grâce aux peintures pariétales.

Dessin de Henri Breuil, reproduisant une peinture de la Grotte des Trois-Frères baptisée « Le Sorcier », un homme à tête de cervidé (source de l’image: site Don’s Maps).

2 réflexions au sujet de « Symbolique de la naissance (1): forge et alchimie »

  1. Bonjour, merci pour vos amples explications.
    Je vous propose en ce qui concerne « l’homme et l’alchimie » de vous reporter a l’œuvre de Carl Gustav Jung sur le sujet Psychologie et Alchimie. Il est intéressant après avoir lu cette œuvre, de ce rendre compte que la gravure de Hans Vredeman de Vries est un magnifique Mandala qui nous en dit beaucoup sur le concept.

    Je vous souhaite une bonne journee

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