Brève 5: Comment en perdre le sommeil

Ava Neyer a publié récemment un article dans le HuffPost qui résume les conseils pour faire dormir un bébé: « J’ai lu tous les livres sur le sommeil des bébés ».

Ce qui me fascine le plus, c’est la somme incroyable de directives contradictoires. Voici un extrait, pour vous donner envie d’en lire plus:

« Mettez le bébé dans sa chambre, dans votre chambre, dans votre lit. Le co-sleeping est la meilleure façon d’endormir votre bébé, sauf que ça peut le tuer, donc ne le faites jamais. Si votre bébé ne meurt pas, vous devrez partager le lit jusqu’à la fac. » (Ava Neyer)

Autant dire que c’est une auberge espagnole, ou encore que vous pouvez tout faire et son contraire…

Ceci étant dit, cet exemple ressemble assez à ce qu’on trouve comme information lorsqu’on essaie de régler un problème avec son enfant, que ce soit le dodo, l’allaitement, l’accouchement, ou la gestion des pyjamas.

Personnellement, je favorise la cohérence. Soyez constant dans vos choix: horaires ou pas, cododo ou pas, laisser pleurer ou pas.

Brève 4: De la décoration d’hôpital

Je relisais dernièrement l’excellent Douglas Adams (la désopilante « trilogie de 5 livres » du Hitchiker Guide to the Galaxy) lorsque je suis tombée sur cette phrase:

« The outer steel wall – which was painted in that sickly shade of pale green which they use in schools, hospitals and mental asylums to keep the inmates subdued – (…) » (Douglas Adams, The Restaurant at the End of the Universe, Picador, 1980, p. 136)

(ma traduction): « Le mur extérieur en acier – qui était peint de cette nuance maladive de vert pâle utilisée dans les écoles, les hôpitaux et les asiles de fous pour garder les résidents silencieux – (…) »

 

Couverture de la première édition du Restaurant at the End of the Universe (source de l’image: Wikipédia).

La question demeure: à quoi pensent les architectes ou les décorateurs lorsqu’ils choisissent ce fameux vert pour les hôpitaux? Maintenant que les effets des couleurs sur notre humeur sont plutôt reconnus (voir Doctissimo, entre autres, même si les études n’ont pas l’air parfaitement concluantes), il me semble que les murs devraient être d’une teinte différente de celle des visages des patients.

Et, en passant, le pastel, ce n’est pas pour tout le monde (parce que oui, les jaquettes sont AUSSI assorties aux murs!!!).

À mon avis, l’atmosphère ne fait rien pour aider à guérir dans de telles conditions.

Et je reparlerai du menu une autre fois, qui doit également contribuer à augmenter la longueur des séjours à l’hôpital.

Brève 3: Parce que j’ai trouvé ça très drôle ce matin

Je partage avec vous une image de my-one-favorite-quote.tumblr.com (source inconnue, via Facebook pour ma part).

Voir plus bas pour ma traduction. Source de l’image: my-one-favorite-quote.tumblr.com, via Facebook.

En prime, ma traduction:

« Les règles de la propriété d’un bambin

1. Si je l’aime, c’est à moi.

2. Si c’est dans ma main, c’est à moi.

3. Si je peux te le prendre, c’est à moi.

4. Si je l’avais il y a un instant, c’est à moi.

5. Si c’est à moi, ça ne peut JAMAIS sembler être à toi, de quelque façon que ce soit.

6. Si je fais ou construis quelque chose, tous les morceaux sont à moi.

7. Si ça ressemble à quelque chose que je possède, c’est à moi.

8. Si je l’ai vu le premier, c’est à moi.

9. Si tu joues avec quelque chose et que tu le déposes, ça devient automatiquement ma propriété.

10. Si c’est brisé, c’est à toi. »

 

Oui, définitivement, c’est bien vu!

Brève 2: La jeune maman moderne et la gastro entérite.

Pour l’expression « la jeune maman moderne », j’ai été inspirée par Madame Chose sur Twitter (@madameChos), qui y dit des choses très drôles (et qui commencent par « la jeune femme moderne »).

Suite à un énième épisode de gastro de la part de fiston, voici quelques petits trucs que j’ai appris:

    1. La jeune maman moderne utilisera des serviettes, des guenilles, des linges à vaisselle, et même son bas de pyjama mis au lavage pour recueillir les « liquides corporels » dûs à la gastro.
    2. La jeune maman moderne se lavera abondamment les mains (ainsi que le plancher, et tout se qui aura été en contact avec le jeune malade). Ne pas oublier que la gastro est TRÈS contagieuse, de quelques heures avant les symptômes jusqu’à 48h après la disparition de ceux-ci (voir le site Passeportsanté qui dit des choses pas mal plus intelligentes que moi sur le sujet).
    3. La jeune maman moderne fera écouter pas mal d’émissions de Barney à son fils en attendant sa guérison (avec plein de chansons « I love you, you love me »), et l’installera sur une couette pour protéger le canapé.
    4. La jeune maman moderne trouvera réconfort dans la poésie d’Internet:

« La gastro-entérite virale est généralement causée par le norovirus, également connu sous le nom de virus de Norwalk. Trois autres virus, soit le rotavirus, l’adénovirus et l’astrovirus, peuvent être à l’origine d’une gastro-entérite. Ces quatre virus ont pour effet d’irriter le tractus gastro-intestinal, causant un rejet des liquides par le corps. » (Canalvie.com)

Comme c’est bien dit!

Étonnamment, fiston n’a pas beaucoup apprécié le 7Up « pas de bulles », utilisé par mes parents (la seule chose que j’aimais quand j’étais moi-même malade).

 

Brève 1: Accoucher sur le dos, quelle mauvaise idée!

J’inaugure ici un nouveau type d’articles pour mon blogue: les brèves, autrement dit des informations succintes, que je souhaite vous transmettre sans attendre d’en faire un long texte.

Voici donc sur quoi je suis tombée ce matin: le site Tatoufaux.com, où on rapporte que la position d’accouchement sur le dos est non seulement déconseillée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), mais qu’elle serait responsable d’une augmentation du temps de travail (on parle de un tiers de la durée de l’accouchement qui serait dû à la position d’accouchement sur le dos) et de plus de douleur pour la mère et l’enfant.

J’avoue que ça me fait très plaisir de voir confirmer une fois de plus un de mes sujets fétiches…

(mise à jour: 4 juillet 2017: modification de la présentation de la statistique pour clarté)

Bétisier 2: La douleur chez le poupon

En y repensant, ou bien j’ai rencontré un nombre anormalement élevé de situations faisant ressortir l’incompétence de certaines personnes du domaine médical, ou bien je n’ai pas été chanceuse, ou bien tout s’est « normalement » déroulé (et c’est moi qui suis sceptique sur le bien-fondé de ces pratiques et idéologies).

Donc, je relatais dernièrement deux événements séparés dans le temps d’environ douze heures, et dont le lien ne m’était pas apparu auparavant. À savoir:

  1. Lors de mon accouchement, les battements cardiaques de mon fils ralentissaient à chaque contraction, ce qui avait l’heur d’énerver le personnel médical. Comme on me monitorait constamment, et que les fréquences cardiaques étaient audibles, tout le monde avait pris conscience du phénomène (sauf moi, qui étais trop occupée avec lesdites contractions). On a alors tenté de me convaincre qu’il me fallait une césarienne, parce que (et je cite): « Le bébé a mal à chaque contraction: son coeur ralentit. »
    Un cardiotocographe, appareil utilisé pour mesurer à la fois la fréquence cardiaque du foetus et les contractions de l’utérus de la mère (ou toco) (source de l’image: Wikipédia)
  2. À son premier matin, l’infirmière qui a examiné mon fils a dit qu’il avait le frein de la langue (ou frein lingual) trop court (qu’on appelle aussi ankyloglossie), ce qui pouvait expliquer ses difficultés à téter (et la très mauvaise nuit qu’il avait passé à pleurer constamment, sauf quand l’infirmière que je venais de sonner entrait dans la chambre). Le pédiatre a donc procédé le matin même à une frénotomie linguale (qui consiste à couper avec un ciseau le frein lingual). À froid. Oui, oui, vous avez bien lu. Mon fils n’a reçu absolument aucune anesthésie pour cette chirurgie. Le médecin nous a expliqué qu’il ne serait pas payé pour cet acte (parce que c’était trop simple, et que ça n’en valait pas la peine), que le bébé n’aurait aucune douleur, etc. En parallèle, notons aussi le grand nombre de fois où on a percé le talon de mon bébé pour faire des tests sanguins (ce qui le faisait inévitablement hurler et pleurer), tests fréquents au point qu’il avait en permanence des pansements aux deux pieds (!).
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    Un exemple d’ankyloglossie, malformation du frein lingual, qui peut créer des problèmes pour téter, manger ou parler (source de l’image: Wikipédia)

Alors, de deux choses l’une: ou bien le foetus peut ressentir de la douleur, ou bien le poupon n’est pas sujet à la douleur. Dans le premier des cas, il faudrait vraiment beaucoup de bons arguments pour justifier tous les actes médicaux sans aucun souci pour les sensations du nouveau-né (en ce qui concerne mon fils, sa frénotomie et les percements des talons avec un scalpel ou un bistouri – j’avoue confondre les 2 instruments, mais seule la lame du bistouri peut être retirée). Je vois mal comment on passerait de l’état de foetus sensible à nouveau-né insensible!

Dans le deuxième des cas – inexistence de la douleur -, s’en servir comme prétexte lors de mon accouchement m’a tout l’air d’une stratégie peu honnête pour forcer la main à une patiente récalcitrante.

De toute façon, prétendre la chose puis son contraire (tout dépendant du contexte et pour rendre les manoeuvres médicales plus faciles pour ses exécutants) ne peut que miner la confiance entre les soignants et la parturiente. Et, à mon avis, il s’agit de fautes graves.

Toujours selon mon opinion, le nouveau-né ressent définitivement les stimuli auxquels il est confronté, ce qui implique la douleur. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de protestations verbales (il ne sait pas parler, le pauvre!) qu’il n’y a pas sensations désagréables: à preuve: les pleurs et les cris.

Pour le foetus, j’aimerais qu’on m’explique le lien entre fréquence cardiaque et sensations: une fois qu’on aura éliminé toutes les autres causes de fluctuations, je veux bien envisager la relation entre les deux phénomènes.

En attendant, je classe tout ce sujet comme d’énormes bourdes du personnel médical, où, encore une fois, le patient n’est pas en mesure de fournir un consentement éclairé.

Pourquoi j’ai allaité la nuit

Je jumelle ici deux préoccupations que j’ai eu lors des premiers mois de mon fils. En l’occurrence, l’allaitement (et ce qui vient avec) et le co-dodo (ou, si vous préférez, tout un tas de conseils non souhaités mais tout de même administrés sur ces sujets).

Une jolie camisole que j’aurais bien aimé faire porter à qui vous savez… (source de l’image: Facebook)

Mais quel type de conseils m’a-t-on asséné, au juste? Des histoires de positions d’allaitement (2-3 infirmières qui se contredisaient allègrement), de nombre de boires, de quantités à absorber, de trucs pour que bébé « fasse ses nuits », que sais-je? Je ne raconterai pas à nouveau mes déboires avec le tire-lait, ça ne serait qu’ajouter du sel sur la plaie…

Ma sage-femme avait quelques principes simples. Boire à volonté (1). Alterner les seins. Autrement dit, il m’a fallu développer un exhibitionnisme des seins, parce que j’ai allaité à peu près partout (sauf dans des salles d’allaitement! (2)), et n’importe quand.

À volonté, ça inclut aussi la nuit. Et là, j’entends déjà les cris épouvantés en arrière: « Ce n’est pas normal que bébé boive encore la nuit après X mois. » (Vous remarquerez que j’ai évité exprès de mettre un nombre de mois…) Bon. Il semblerait que l’allaitement nocturne ne soit pas souhaitable après un certain temps. Oui, mais posez la question à votre médecin/infirmière/belle-maman: selon quelles études? Et surtout, pourquoi?

Ah oui, les nuits sont écourtées. (C’est une raison pour la maman, ça, qu’est-ce qu’un pédiatre à y voir là-dedans?) À cela, je réponds: co-dodo. Pas besoin de se lever la nuit pour allaiter: le petit est déjà sur place (et si vous faites comme moi, vous dormirez les seins nus, ce qui permet au bébé précoce de se servir lui-même au besoin). Et, en passant, il fait des phases de sommeil plus longues avec quelqu’un que s’il dort en solitaire (3).

En fait, ce qui m’étonne le moins aujourd’hui, alors que je rédige cet article, c’est qu’il y a un lien entre le co-dodo et l’allaitement en général (tant dans le choix fait d’allaiter exclusivement l’enfant que dans la durée totale de l’allaitement). Il faudrait même faire la promotion du co-dodo pour inciter à l’allaitement maternel (cododo.free)!

Pourtant, il existe encore plusieurs obstacles à la promotion de l’allaitement maternel, compte tenu de ce lien avec l’allaitement nocturne (et donc un rapprochement de la mère avec l’enfant) (informations tirées de cododo.free):

  1. C’est le partage « accidentel » du lit avec maman (alors qu’elle s’est endormie en allaitant sans que cela soit prévu, donc sans précautions spéciales) qui est vraiment dangereux (et non un co-dodo habituel). Tant et aussi longtemps que le co-dodo ne sera pas présenté comme une possibilité tout-à-fait légitime et relativement bénigne (à condition de prendre quelques mesures préventives simples), il s’agit du seul risque sérieux.
  2. Les professionnels de la santé ne sont pas informés ou n’informent pas adéquatement les femmes allaitantes des mesures de sécurité requises pour le co-dodo.
  3. Les campagnes d’incitation à l’allaitement ne parlent pas de son pendant nocturne, ni, d’ailleurs, de plusieurs conseils pratiques nécessaires à son accomplissement.
Voici un exemple d’une publicité de l’Agence de santé et des services sociaux de Montréal de l’automne 2012 pour encourager l’allaitement maternel. On y met en vedette une comédienne connue au Québec, Mahée Paiement (ancienne mannequin). Cette image a été décriée pour son manque de réalisme (en talons hauts et robe de gala, disons que c’est une tenue pour le moins inhabituel à la femme qui allaite). On a tenté de miser sur le côté glamour, mais on risque aussi de montrer un idéal impossible à atteindre pour la femme « normale » (critique et image tirées de l’article « Allaiter n’est pas glamour » de Rima Elkouri).

Donc, je vous recopie ici le tableau des facteurs de risque et de prévention dans la première année du bébé (seule la première ligne a été paraphrasée) de cododo.free qui tient compte de la mort subite du nourrisson (MSN), des dangers d’asphyxie (notamment en l’écrasant) et d’autres accidents liés au dodo:

Risques Comment prévenir
Matelas mal ajusté au lit, matelas mou, lit inadapté (trop haut, délabré, …)
Dispositif de couchage non adapté aux bébés: fauteuils, canapés, …
Matelas ferme aux dimensions du lit ou posé sur le sol (si besoin utilisation d’une barrière parfaitement adaptée au lit pour éviter les chutes)
Accessoires de literie dangereux: coussins mous, couettes à proximité du bébé, matières plastiques… Pas d’accessoire de literie sur le bébé (un pyjama suffit)
Pièce trop chauffée, mauvaise aération Chauffage de la pièce à 18°C maximum en hiver
Bébé posé sur le ventre ou sur le côté Bébé posé sur le dos
Tabagisme des parents
En cas de partage du lit, prise de somnifère, d’alcool, de stupéfiants par les parents ; parents très malades ou très fatigués, réflexes diminués ; obésité importante
En cas de partage du lit, hygiène de vie sans drogue. Sinon le bébé dort à côté du lit des parents dans son propre dispositif de couchage (également en cas de maladie, d’obésité)
Allaitement maternel
Bébé dans la chambre des parents la première année

La dernière ligne du tableau montre carrément que 2 des moyens de prévention contre la mort subite du nourrisson et l’asphyxie sont l’allaitement et la proximité physique (dans la même pièce au minimum) du bébé avec ses parents!

En passant, si vous avez à faire augmenter la fréquence des tétées (par exemple pour faire prendre du poids à un bébé trop petit), le co-dodo serait une excellente mesure. L’ayant testé moi-même (pour un bébé prématuré de 5 livres et 2 onces = 2,32 kg à la naissance), je peux vous confirmer le caractère tout sauf léger de mon fils aujourd’hui!

Mise à jour: 13 janvier 2013 pour une erreur dans la conversion du poids de livres à kilos.

(1) Au fait, saviez-vous que les femmes !Kung allaitent environ 4 fois par heure (pendant 1 ou 2 minutes), et presque aussi souvent la nuit (Leche League)? Elles sont vraiment les modèles de mère!

(2) Et pourquoi pas dans les salles prévues à cet effet? Parce que ça ne m’intéressait pas de me faire ostraciser parce que mon bébé avait faim! Non mais pourquoi aurais-je dû/eu à me cacher pour nourrir mon bébé?

(3) À ce propos, il faudra qu’on m’explique un jour en quoi un bébé de quelques mois prouve son « autonomie » à dormir seul…

Notes de lecture sur Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss: les Caduevo

J’ai terminé récemment Tristes tropiques de Lévi-Strauss, écrit en 1955. En fait, Tristes tropiques est un assemblage un peu confus (en tout cas, absolument pas chronologique) de 3 voyages importants pour Lévi-Strauss: 2 expéditions au Brésil (1935-1936 et 1938) ainsi qu’une mission pour l’UNESCO en Inde, au Pakistan et dans ce qui deviendra le Bangladesh (1950). S’y mélangent des réflexions philosophiques, des anecdotes autobiographiques et des analyses ethnographiques. C’est un livre qui a marqué l’imaginaire: 27 traductions et un succès immédiat, il a manqué de peu recevoir le prix Goncourt (mais n’y était pas éligible, puisque ce n’est pas un roman) (voir Wikipédia).

Lévi-Strauss visita plusieurs groupes d’Amérindiens du Brésil en coup de vent: une bonne ethnographie (dans le sens que ce processus a pris dans la deuxième moitié du 20e siècle) nécessite en effet un séjour de plusieurs mois dans chaque communauté. Si Lévi-Strauss fait alors la collection d’objets matériels, de listes de vocabulaire et de quelques éléments de la parenté et de la politique, c’est que ces sociétés sont en train de disparaître, victimes des épidémies, des missionnaires (qui détruisent la culture pour mieux évangéliser) et des colons brésiliens (qui ont leurs propres intérêts à défendre – caoutchouc, or et diamants pour ne pas les nommer). Il est à noter que certaines de ces communautés alors considérées en danger ont repris du poil de la bête, dans un mouvement de revendication identitaire et territorial notamment.

On peut déplorer que les descriptions de Lévi-Strauss ne soient pas complètes: il reste de nombreuses questions en suspens sur ces Amérindiens, dont Lévi-Strauss avait parfaitement conscience (et qu’il notait dans ses carnets). Il faut reconnaître cependant la qualité de ses écrits, surtout si on comprend bien les circonstances très difficiles auxquelles il a dû faire face à l’époque.

J’ai choisi de ne relever ici que les quelques idées et extraits qui concernent la grossesse et la maternité, suivant le sujet de ce blogue.

Les Caduevo (ou Kadiwéu), groupe faisant partie des Mbayá, étaient très hiérarchisés. Déjà lorsque Lévi-Strauss les visita, leur société avait été très modifiée (pour voir des objets caduevo, voir le National Museum of the American Indian). On peut noter des commentaires sur la caste des nobles (basés sur des récits de voyageurs plus anciens):

Cette société se montrait fort adverse aux sentiments que nous considérons naturels; ainsi, elle éprouvait un vif dégoût pour la procréation. L’avortement et l’infanticide étaient pratiqués de façon presque normale, si bien que la perpétuation du groupe s’effectuait par adoption bien plus que par génération, un des buts principaux des expéditions guerrières étant de se procurer des enfants. Ainsi calculait-on, au début du XIXe siècle, que dix pour cent à peine des membres d’un groupe guairucu [dont font partie les Caduevo] lui appartenaient par le sang. (Lévi-Strauss, 2008, p. 169-170 – commentaire entre crochets rajouté par moi)

Lévi-Strauss relève également la pratique de mise en nourrice chez les Caduevo, où les enfants des nobles étaient élevés jusqu’à 14 ans (âge de l’initiation). Ils étaient également enduits de peinture noire pour une raison rituelle (non expliquée par Lévi-Strauss). Finalement, pour les garçons, un autre bébé né au même moment (mais dans une autre caste) était désigné pour être son frère d’armes (Lévi-Strauss, 2008, p. 170).

Femme caduevo, dans la région de la riviève Nabileque au Brésil (aux alentours de 1872). Les femmes caduevo se tatouaient et se peignaient le visage et le corps de motifs abstraits d’une beauté surprenante. Lévi-Strauss analyse cette pratique comme avant tout érotique, mais aussi en opposition aux sculptures réalistes des hommes caduevo – voir aussi à ce propos « Le dédoublement de la représentation dans les arts de l’Asie et de l’Amérique » (Lévi-Strauss, 1974, p. 279-320) (photo du Dr. R. Lehmann-Nitsche, source de l’image: Wikipédia).

Je présenterai d’autres extraits de Tristes tropiques une autre fois.

Source: Lévi-Strauss, 2008, p. 1-445

Hyperactivité, turbulence et tourbillons

Lorsque j’emmène mon fils au supermarché, on me dit de plus en plus qu’il bouge beaucoup. Oui, il court un peu, oui, il veut « voir des autos » (et se plante devant la fenêtre pour regarder le stationnement pendant que je paie nos achats). Et ça me chicote ce matin: est-ce normal? Le fantôme de l’hyperactivité hante nos murs. Il paraît même qu’on parle de dépister l’hyperactivité chez l’embryon (Chiche, 2012)!!!

Qu’en est-il exactement du problème? Avec sa définition floue (« agitation motrice, déficit de l’attention, impulsivité » (Chiche, 2012)), il y a d’abord la nécessité de bien identifier le ou les comportements en question. Mon côté anthropologue sonne bien vite une sonnette d’alarme:

  • Est-ce qu’il y a « vraiment » des comportements excessivement agités dans toutes les sociétés et à toutes les époques?

Fourneret (2001) parle de 3 à 5% des enfants d’âge scolaire en Occident (statistiques stables entre 1980 et 2000) et remarque que la description de l’hyperactivité avait déjà été faite à la fin du 19e siècle. Si vous voulez mon avis, je trouve le constat de Wikipédia beaucoup plus pertinent: la fréquence des cas d’hyperactivité change énormément selon l’époque et la culture (entre 1% à Hong Kong et 25% aux États-Unis).

Donc: soit on fait face à un problème de définition de l’état de santé (qu’est-ce que « trop » d’agitation, versus une énergie « normale » chez un enfant?), définition qui changerait selon la culture (1), soit c’est un problème qui n’existait pas avant (ou qu’on identifiait mal), soit il n’existe pas partout (ni de tout temps). Si ma dernière hypothèse est la bonne, cela signifie qu’il faudrait chercher du côté des manières de vivre et de penser (et donc, des éléments culturels) pour comprendre l’apparition et le nombre de cas de cette « maladie ».

Se pourrait-il que l’hyperactivité soit en lien avec l’école? Je m’explique: les débuts de l’école – comme institution obligatoire pour presque tout le monde – date du milieu du 19e siècle en Occident, où on entreprend l’alphabétisation de la population (voir Wikipédia). Arrive ainsi le modèle de la classe, où l’enfant doit s’asseoir de longues heures, en se concentrant pour apprendre.

Peinture d’Albert Anker (en 1896), représentant une classe dans une école de village en Suisse en 1848 (source de l’image: Wikipédia).

La question que je pose est celle-ci: est-ce une « bonne » façon d’apprendre? Je veux dire que le standard de l’école occidentale n’est pas adapté à tous les élèves sans exception: certains ne s’y adaptent que difficilement, et d’autres pas du tout… Viennent alors à la rescousse les médecins et les entreprises pharmaceutiques pour contraindre l’enfant en mouvement à l’immobilité, toute la journée ou presque, à l’intérieur, sur sa chaise, sagement.

Cherchez l’enfant « pas sage » dans l’image: il doit rentrer dans le moule! (source de l’image: Wikipédia).

En passant, il y a déjà un bon moment qu’on s’interroge sur les difficultés de réussite qu’éprouvent les garçons à l’école… Pourquoi sont-ils habituellement moins bons que les filles? Est-ce parce que les filles sont plus intelligentes (*gros toussotement sarcastique*) ou bien parce que l’école est « conçue » dans une forme qui leur convient davantage (par notre façon de les élever ou par leur sexe???)? – Je ne mets en doute l’intelligence de personne, mais je ne peux pas me résoudre à une réponse aussi courte. – Disons que je préconise une revalorisation de l’exercice physique dans le cadre scolaire, avec intégration de périodes fréquentes pour bouger. Ça ne fera du mal à personne de s’aérer le cerveau un peu! Et je suis convaincue qu’un enfant qu’on laisse s’exciter à sa guise pendant un certain temps pourra ensuite se concentrer plus efficacement. Lâcher la télé, aussi. C’est mauvais pour les neurones de bébé (et de tout le monde aussi, j’en suis sûre!).

Passons maintenant en revue des causes « écologiques » mises au ban des accusés par rapport à l’hyperactivité: il y a les métaux lourds comme le plomb (« arrête de téter les tuyaux! »), les additifs alimentaires (des colorants et un conservateur: le benzoate de sodium), les pesticides et insecticides et la consommation d’alcool ou de tabac par la mère durant la grossesse (Wikipédia et Wikipedia). J’aimerais bien trouver s’il existe des études en rapport avec la consommation de sucre. (Mais, en même temps, comment faire une étude scientifique sur les résultats de l’absorption de sucre par les enfants alors que presque tout ce qu’on leur offre en est saturé???)

Je n’ai pas encore de réponses à toutes mes questions. C’est, encore une fois, un dossier à suivre.

Mise à jour (27 mars 2013): Il semblerait que l’hyperactivité soit plus présente dans les régions où on manque de soleil. Du moins, l’influence lumineuse sur le cycle circadien expliquerait environ 1/3 des cas de troubles d’attention (voir l’article de Sciences et avenir).

(1) Il y a aussi une question de sexe dans l’hyperactivité. Mais lequel? Wikipédia en (français) parle de 3 à 9 fois plus de filles et Wikipedia (en anglais) rapporte 2 à 4 fois plus de garçons… Difficile de savoir à qui se fier! Est-ce que c’est une maladie génétique « sexuelle » (en lien avec le sexe de l’enfant)? Ou bien est-ce parce que nous n’éduquons pas les garçons et les filles de la même façon:  un même comportement « agité » chez un garçon serait mieux toléré que chez une fille; ou encore les garçons seraient « éduqués » pour être plus turbulents (on sait que le comportement des adultes est très différent selon le sexe de l’enfant)???

Nommer et classer

Si vous attendez un « heureux événement » (bel euphémisme!), vous avez peut-être commencé à vous poser une question très sérieuse: comment appeler la « chose », une fois sortie?

Bien sûr, il y a les répertoires de prénoms, avec parfois une garantie (les meilleurs, les traditionnels, les originaux, les populaires), avec leur signification (voire même leur « destin » – parce que les deux seraient liés), leur étymologie, la couleur associée, et j’en passe.

Mais pourquoi tout ce battage autour des prénoms? Sans prétendre à une vision scientifique, j’esquisserai ici quelques hypothèses (qui devront être vérifiées éventuellement!).

Premièrement, en Occident, le prénom ne changera pas une fois qu’il est donné, à moins de démarches exceptionnelles légales. Ceux et celles qui n’aiment pas leur prénom peuvent toujours se servir d’un surnom au quotidien, ou démarrer une carrière artistique (auquel cas l’emploi d’un pseudonyme est permis).

Il y a donc une certaine pression pour que le prénom soit « le bon »: on évitera, en temps normaux, les prénoms qui pourraient être défavorables à l’enfant (insultes, défauts, jeux de mots douteux à partir du prénom). Ainsi, en France, l’officier de l’État civil ne peut plus refuser un prénom depuis 1993, mais il doit informer le Procureur de la République en cas de termes trop extravagants, ce dernier pouvant, lui, rejeter ou non la demande – par exemple « Spatule » ou « Fourchette » n’ont pas été acceptés (ni en France, ni au Québec pour le premier – voir l’article de monfairepart.com).

À peu près tout le monde fait référence aux prénoms des enfants du couple Brad Pitt – Angelina Jolie (ici au Festival de Cannes en 2007). Maddox, Pax, Zahara, Shiloh, Knox et Vivienne dénotent beaucoup de cultures différentes (ainsi que les grands-parents du couple) (source de l’image: Wikipédia).

Pourtant, les diverses institutions gouvernementales ont maintenant tendance à laisser passer des prénoms peu communs (voir l’anecdote d’un enfant nommé «God’s Loving Kindness» (1), qui avait finalement été accepté en 1982 en Colombie-Britannique (cf. Louise Duchesne). On semble tenir compte du désir d’originalité des parents (qui veulent rendre leur enfant « unique »?) et d’une liberté de choix. Par contre, si l’envie vous titille d’appeler votre enfant avec les 24 lettres de l’alphabet (dans le bon ordre – pour lui apprendre à écrire plus vite???), ou encore de travestir le plus possible un prénom commun (Kathy, Cathie, Cathy, Catie, et que sais-je encore?), n’oubliez pas que cette personne aura à épeler son prénom toute sa vie. Et qu’il y a de meilleurs moyens à mon avis de le rendre intéressant.

Il existe également d’autres traditions pour nommer un enfant: usage du calendrier des saints (la Saint-Barthélémy, et hop!), utilisation du prénom des parrains-marraines ou des grands-parents, répertoire de prénoms familiaux (l’enfant « remplaçant » la personne décédée). Parfois, on observe une tendance plus ou moins inconsciente dans les choix (2) : dans ma famille du côté maternel, sur 3 générations, il y a 5 prénoms en « ane » et 6 en « a » pour les femmes (sur un total de 13 – je ne compte pas les apparentées par alliance).

Détail de la fresque du Jugement dernier de la Chapelle Sixtine par Michel-Ange, représentant Saint Barthélémy tenant le couteau qui a servi à l’écorcher, ainsi que sa peau. Il est fêté le 24 août en Occident (source de l’image: Wikipédia).

Si on sort de nos plate-bandes, on s’aperçoit en fait qu’il y a 2 extrêmes dans la façon de nommer, avec des intermédiaires (mélanges entre les 2) (Lévi-Strauss, 2008 (1962), p. 728-760):

  1. Soit le nom est puisé dans une banque appartenant au groupe (à la tribu, au clan, à la communauté, etc.). Ainsi, le Danemark impose une liste aux futurs parents, Israël oblige les prénoms hébreux (cf. Louise Duchesne), les Sauk et les Osages (Amérindiens des États-Unis) donnaient des noms propres en rapport avec l’animal emblématique de chaque clan (de même, entre autres, que les Bororos et les Tupi-Kawahib du Brésil, les Iatmul en Mélanésie, et les Aborigènes d’Australie). On peut aussi inclure des noms connotant une circonstance notable entourant la naissance (des jumeaux chez les Lugbara de l’Ouganda, par exemple). Autrement dit, le nom classe l’individu nommé dans un système (religieux, social, etc.).
  2. Soit le nom renvoie à la personne qui nomme (qui attribue le prénom), et qui montre alors sa subjectivité. Ainsi, le Grand Rabbinat du Québec parle « des facteurs familiaux, idéologiques, affectifs, poétiques » présidant au choix. De même, j’y inclurai les considérations sur l’occident relevées plus haut (originalité, choix des parents). Il y a aussi des exemples plus exotiques: ainsi, un enfant lugbara qui s’appelle (nom traduit) « Dans-le-pot-de-bière » parce que son père est un ivrogne. Le nom reflète ainsi celui/celle qui l’a donné, plus qu’il ne reflète son porteur.

Certes, le choix a une incidence sur l’enfant: toujours chez les mêmes Sauk, les enfants étaient classés dans une moitié du groupe en alternance (le premier-né dans la moitié inverse de celle de son père, le second dans celle de son père, etc.).

Or ces affiliations déterminaient, au moins théoriquement, des conduites qu’on pourrait appeler caractérielles: les membres de la moitié Oskûsh (« les Noirs ») devaient mener toutes leurs entreprises jusqu’à leur terme; ceux de la moitié Kishko (« les Blancs ») avaient la faculté de renoncer. En droit sinon en fait, une opposition par catégories influençait donc directement le tempérament et la vocation de chacun, et le schème institutionnel, qui rendait cette action possible, attestait le lien entre l’aspect psychologique du destin personnel et son aspect social qui résulte de l’imposition d’un nom à chaque individu. (Lévi-Strauss, 2008 (1962), p. 740)

Aquarelle de Karl Bodmer (autour de 1833) représentant, à gauche, Massika, un Sauk, et Wakusasse, à droite (un Weskwaki) (source de l’image: Wikipédia).

On remarquera ici la prudence de Lévi-Strauss: le nom peut donner une tendance générale, mais cela n’empêchera pas certains de faire « mentir » leur nom: l’enfant censé avoir un caractère volontaire à cause de son nom ne le sera pas nécessairement – il y a d’autres facteurs en jeu!

Résumons-nous: je préconise un prénom pas trop fréquent, ni trop rare ou exotique, écrit normalement. Le prénom peut avoir une influence (ou non). Et en Occident, il reflète en général les parents plus que l’enfant.

Mise à jour (31 décembre 2012): Pour terminer l’année en beauté, voilà que les (Z)imparfaites publient leur palmarès des prénoms de 2012… Tout pour satisfaire ses envies d’utiliser à mauvais escient les x, y, z, k, triple n (!!!), et autres signes de ponctuation (mais je m’étonne: à part les « é » et les trémas, on semble avoir négligé les possibilités offertes par les accents et les signes diacritiques). Mon fils n’a décidément aucune idée de ce à quoi il a échappé.

(1) Finalement, la cour accepta le prénom. Par contre, prenons le temps de savourer les prénoms des frères et soeurs de l’individu en question – qui avaient déjà été acceptés sans problème avant le « God’s Loving Kindness »!!! – : « Repent of Your Sins », « Repent or Burn Forever », « Messiah is Coming » et « Mashiah Hosannah ». Une famille très croyante, probablement, mais je vois mal les parents appeler leurs enfants qui jouent dans la ruelle (et la confusion entre les deux « Repent » a dû subvenir au moins une fois à mon avis…!).

(2) Par exemple, il a fallu que je fasse la liste des membres de ma famille pour apercevoir la deuxième tendance (je n’avais conscience que de la première avant aujourd’hui, et c’est moi qui l’avais fait remarquer dans ma famille).