Le retour des sushis et de la question du poisson

En lien avec mon précédent article sur l’interdit des sushis durant la grossesse, j’ai finalement obtenu une réponse d’une Japonaise (merci, Yasuko!), que je cite:

About sushi and pregnant woman, I have heard about this worry in the west. I have never heard of anything like this in Japan, but these days, they are recommending to not to eat or eat less fish during pregnancy whether they are raw or cooked for the ‘mercury’ contamination. Japanese Ministry of Health and Welfare has a guideline for this. As for the raw fish, it seems that Japanese women nowadays tend to avoid it during pregnancy for the reason of food poisoning, but not for the worms in the fish. However, overall, I have an impression that Japanese women do not really care.

**Ma traduction: À propos de sushi et de femme enceinte, j’ai entendu parler de cette inquiétude en occident. Je n’ai jamais entendu quelque chose du genre au Japon, mais aujourd’hui, il est recommandé de ne pas manger ou de manger moins de poisson durant la grossesse, qu’il soit cru ou cuit, à cause de la contamination au « mercure ». Le Ministère de la santé et des services sociaux japonais a une directive à ce propos. En ce qui concerne le poisson cru, il semblerait actuellement que les Japonaises ont tendance à l’éviter durant leur grossesse à cause de l’empoisonnement alimentaire, mais pas pour les parasites présents dans le poisson. Cependant, dans l’ensemble, j’ai l’impression que les Japonaises ne s’en soucient pas vraiment.

 

Allez, on se met en appétit encore une fois: boîte de sushis à emporter (source de l’image: Wikipédia).

Donc, c’est le poisson en général qui serait visé (et non les sushis en particulier) par le Ministère japonais. Il me reste encore des questions à propos de l’alimentation des Japonaises:

  • Est-ce que la diminution (ou l’arrêt) de poisson est très difficile à respecter au quotidien?
  • Autrement dit: quelle est la place du poisson dans l’alimentation japonaise, quelles sont les quantités consommées habituellement?

Bon, ça attendra.

Après vérifications pour comparer, les consignes sont à peu près les mêmes du côté de l’Institut national de santé publique du Québec:

- Essayez de mettre du poisson à votre menu au moins deux fois par semaine.
- Faites bien cuire vos viandes, volailles, oeufs, poissons et fruits de mer, de même que tous les mets qui contiennent ces aliments. (La chair doit être bien cuite, même à l’intérieur, et le liquide qui s’en échappe doit être clair. (…)
- Consommez des poissons qui contiennent habituellement peu de contaminants: saumon, truite, hareng, aiglefin, thon pâle en conserve, goberge, plie (sole), flet, anchois, omble, merlu, suceur ballot, éperlan, maquereau de l’Atlantique et poissons blancs de lac.
- Préférez, parmi les poissons de pêche sportive, ceux que l’on peut consommer sans restriction: alose, éperlan arc-en-ciel, grand corégone, omble de fontaine et autres truites, saumon et poulamon.
- Limitez la consommation:
* de thon blanc en conserve à 300 grammes (100 onces) par semaine (environ deux boîtes de conserves de 170 grammes);
* de thon frais ou surgelé, de requin, d’espadon, de marlin, d’hoplostète et d’escolier à 150 grammes par mois (5 onces).
- Évitez la consommation fréquente d’achigan, de brochet, de doré, de maskinongé et de touladi (truite grise). Si vous consommez régulièrement des poissons de pêche sportive, vous pouvez vous informer de leur niveau de contamination et des fréquences de consommation recommandées. (voir le texte original pour les sources d’informations).
(Doré, Le Hénaff et l’Institut national de santé publique du Québec, 2012, p. 46-47).

 

Un consensus se dessine autour de l’élimination ou de la restriction de consommation du thon pour les femmes enceintes. Ici, le modèle « innoffensif » du thon blan (source de l’image: Wikipédia).

Pas un mot sur les sushis dans ce guide de Doré et al., distribué gratuitement aux futurs parents du Québec depuis la fin des années 70 (!). Les poissons déconseillés sont des carnivores (piscivores) notoires (ex: requin, achigan), d’où l’accumulation de contaminants dûe à leur position haute dans la chaîne alimentaire.

Par contre, selon ce que j’ai pu trouvé, l’escolier serait à bannir à cause d’histoires d’empoisonnement alimentaire à Hong Kong aux débuts des années 2000 (cf. Wikipedia) et au Canada en 2007. Le lien me semble quelque peu nébuleux (poisson mal identifié au supermarché, apparemment non comestible, mais qui n’était pas de l’escolier pour Hong Kong; poisson mal identifié (encore!) mais bien de l’escolier, qu’il faut consommer en quantités raisonnables sinon il est indigeste parce que trop huileux). Je n’ai pas trouvé d’informations sur son alimentation (donc sur sa place dans la chaîne alimentaire): ce serait donc le danger de diarrhée qui motiverait la mise au ban de l’escolier.

Dessin du fameux escolier (Ruvettus pretiosus) à bannir de votre table si vous êtes enceinte: il risque de vous causer des ennuis gastrointestinaux (source de l’image: Wikipédia).

Pour continuer mon enquête, j’ai pu comparer la version de 2008 (papier) avec celle de 2012 (en ligne) du guide Mieux vivre avec notre enfant (Doré et al.) et elles diffèrent peu: on a ajouté plus de détails entre les deux (sortes de poissons et quantités plus précises).

Couverture du guide Mieux vivre avec notre enfant (version 2012). (source de l’image: saisie d’écran sur le site de l’Institut national de santé publique du Québec).

J’avoue être trop paresseuse pour le moment pour jeter un oeil dans de plus vieilles versions. Pour être vraiment systématique, il faudrait:

  1. vérifier de quand date l’engouement au Québec (et ailleurs en occident) pour les sushis. Les traces de ce genre de changement ne sont pas toujours faciles à dénicher. Selon mes recherches préliminaires, sur Wikipédia, on dit qu’au Japon, on peut remonter jusqu’au 5e s. AEC (avec l’arrivée de la riziculture) pour trouver les premiers sushis (1). Sur le versant anglais de Wikipédia, on rapporte la première écriture du terme « sushi » dans un livre en anglais de 1893 (mais il faut tenir compte d’un dictionnaire anglais-japonais de 1873 où on repère une entrée pour le mot). Du côté français, le Petit Robert (2006) mentionne 1971 comme moment d’adoption du terme. Signalons les premières mentions de sushi consommé hors Japon (en Angleterre et aux États-Unis) en 1953. Il faudrait donc situer l’adoption du sushi dans la cuisine occidentale au moins après la Deuxième Guerre mondiale.
  2. vérifier aussi dans les guides pratiques à l’usage des futurs parents (par exemple celui de Doré et al.), mais aussi dans la littérature spécialisée, si on fait référence à un quelconque danger directement lié à la consommation de sushis, et surtout à partir de quand apparaît cette mise en garde.

Par la suite, on serait en mesure de croiser les 2 phénomènes (engouement du sushi et interdit). Il s’agit peut-être ici d’une rumeur provenant d’une ancienne précaution (2).

Le dossier reste ouvert. Si vous voyez passer quelque chose, faites-moi signe!

Mise à jour: 1er octobre 2012: ajout du remerciement pour la réponse.
15 octobre 2012: 2 corrections de fautes de frappe.

(1) AEC signifie « avant l’ère commune » ou « avant l’ère chrétienne ». En gros, ça signifie la même chose que le av. J.-C. plus classique, puisqu’on ne change pas les dates, mais on y enlève un peu d’ethnocentrisme (qui est la « Tendance à privilégier le groupe social auquel on appartient et à en faire le seul modèle de référence » (Le Petit Robert 2006)). En effet, la vision de l’histoire selon laquelle on compte les années à partir de la naissance de Jésus-Christ est à la fois irrespectueuse pour les non-chrétiens et ridicule quand on parle de sociétés non-occidentales.

(2) J’ai toujours l’impression que l’information circule avec beaucoup de retard. Par exemple, j’estime (mais c’est loin d’être scientifique) à environ 20 ans le retard entre les disciplines. Il arrive ainsi souvent qu’une théorie sera réutilisée dans un autre contexte beaucoup d’années après sa formulation, ou même son abandon dans le domaine d’origine: par exemple, le constructivisme est né en épistémologie (19e s.), mais a été adapté dans l’art russe (1910), en psychologie (années 20), en anthropologie (années 50), en mathématiques, en sociologie et en politique (années 60), et en pédagogie (années 80). De la même façon, je pense qu’il faut à peu près 50 ans pour que des connaissances très spécialisées parviennent à se généraliser dans le grand public. À mon humble avis, on aurait donc ici quelque chose d’ancien avec la crainte des sushis, et qui n’est plus nécessairement à jour.

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