Éléments pour la maternité chez les Nuer

J’ai lu il y a peu un livre classique en anthropologie, The Nuer de Evans-Pritchard, publié pour la 1ère fois en 1940.

Evans-Pritchard (1902-1973) est une figure importante de l’anthropologie dite britannique. Comme dans beaucoup de sciences, l’anthropologie est séparée en écoles de pensée. L’anthropologie britannique a notamment développé le principe de l’immersion prolongée dans une culture pour favoriser son étude (ce qu’on appelle aujourd’hui le terrain, avec une technique de collecte de données nommée l’observation participante). Ainsi, Evans-Pritchard a passé une grande partie de sa vie en Afrique, étudiant tour à tour les Azandé et les Nuer principalement (source de l’image: Wikipédia).

Les Nuer vivent aujourd’hui dans le Soudan du Sud, et dans l’Ouest de l’Éthiopie. Petite parenthèse: depuis sa création en 1956, le Soudan a subi 2 guerres civiles (dont la dernière vient de se terminer). Vous avez peut-être entendu parler du Darfour, vous savez peut-être qu’il y a une majorité musulmane au Nord et une autre chrétienne (avec d’autres religions) au Sud. Pour faire une histoire courte, le Soudan du Sud vient de faire sécession, en juillet 2011. Il n’est pas reconnu encore par tous les pays, mais c’est en voie de se faire (mise à jour du 4 juillet 2017: la communauté internationale a reconnu le Soudan du Sud dès 2011, mais il y a des problèmes avec le tracé des frontières et la guerre civile y sévi depuis 2013).

Carte de la région (d’après le CIA World Factbook), où la République du Soudan est en pâle. Le tracé de la frontière entre le Soudan et le Soudan du Sud est sujet à litiges. Pour situer les Nuer, qui nous intéressent ici, il faut suivre le cours du Nil Blanc (dans le Soudan du Sud) et du Nil Bleu (en Éthiopie) (source de l’image: Wikipédia).

Les Nuer, comme les autres peuples de la région, ont souffert des ravages de ces guerres civiles. Il y a aussi, pour rajouter du piquant à l’affaire, une question de ressources de pétrole à exploiter, et dont les divers propriétaires n’aident traditionnellement pas à régler les conflits.

La seule photo d’un Nuer que j’ai pu trouver sur Wikipédia. Il s’agit d’un jeune garçon, qui appartient à une famille de réfugiés soudanais. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il a moins de 16 ans (parce qu’après, il aurait des cicatrices dans le front dues à son initiation).

Les Nuer ont été étudié dans les années 30 par Evans-Pritchard, en partie parce que le gouvernement colonial anglais avait des difficultés à contrôler cette population. À l’époque, les Nuer causaient un vrai casse-tête avec leur structure politique sans chefs, sans État et sans responsable à corrompre et à gagner à la cause britannique.

Evans-Pritchard a eu maille à partir avec les Nuer, qui ont commencé par lui interdire l’accès à leurs campements, qui se moquaient ouvertement de lui, et qui profitaient de lui autant qu’ils le pouvaient (en lui quémandant constamment cigarettes, chocolat et autres gâteries). À force de patience, il a réussi à parler avec certains d’entre eux. Par contre, on ne peut pas parler ici d’un terrain réussi (en ce sens où il ne pouvait pas vraiment « vivre » avec les autochtones), et Evans-Pritchard lui-même est très critique par rapport aux résultats dont il fait rapport dans son livre.

En gros, les Nuer étaient, dans les années 30, des nomades éleveurs de bétail (surtout bovin, mais aussi caprin et ovin), et pratiquaient un peu d’agriculture (du millet).

Une vache abigar, commune chez les Nuer. Ici, l’homme est de l’ethnie dinka, voisine des Nuer, et qui en subissait fréquemment les razzias pour voler le bétail. D’où, probablement, une convergence dans le type de vaches retrouvées dans cette région… (source de l’image: Wikipédia).

Les vaches, chez les Nuer, étaient l’objet de tous les soins, puisqu’elles constituaient une des principales sources de nourriture. Ils élevaient du bétail surtout pour le lait, bien que divers produits de la vache aient été utilisé dans la vie économique courante: cornes, vessie, peau, sabots, viande (rarement), urine, bouse, etc. La vache est au coeur de la vie: son rythme (traites, aller-retour aux champs) guide celui du village, elle est la richesse d’une famille.

Even when millet is plentiful it is seldom eaten alone, for without milk, whey, or liquid cheese, Nuer find it stodgy, unpalatable, and, especially for children, indigestible. They regard milk as essential for children, believing that they cannot be well and happy without it, and the needs of children are always the first to be satified even if, as happens in times of privation, their elders ahave to deny themselves. In Nuer eyes the happiest state is that in which a family possesses several lactating cows, for then the children are well-nourished and there is a surplus that can be devoted to cheese-making and to assisting kinsmen and entertaining guests. A household can generally obtain milk for its little children because a kinsman will lend them a lactating cow, or give them part of its milk, if they do not possess one. This kinship obligation is acknoledged by all and is generously fulfilled, because it is recognized that the needs of children are the concern of neighbours and relatives, and not of the parents alone. (Evans-Pritchard, 1969: 21)

* ma traduction: Même lorsque le millet est abondant, il est rarement mangé seul, car sans lait, sans petit-lait ou sans fromage, les Nuer le considèrent comme lourd, mauvais au goût et, surtout pour les enfants, indigeste. Ils voient le lait comme essentiel pour les enfants, croyant que ces derniers ne pourraient être bien et heureux sans lui, et les besoins des enfants sont toujours satisfaits en priorité, même si, en temps de privation comme cela arrive parfois, leurs aînés doivent s’en priver. Aux yeux des Nuer, le bonheur se résume à une famille qui possède plusieurs vaches laitières, parce que dans ce cas les enfants sont bien nourris et il y a un surplus qui peut être consacré à la production de fromage, à l’entraide dans la parenté et à la réception d’invités. Une maisonnée peut généralement obtenir du lait pour ses bambins parce qu’un membre de la parenté lui aura prêté une vache laitière, ou donné du lait, si elle ne possède pas une telle vache. Cette obligation de parenté est reconnue par tous, et est généreusement remplie, parce que tous s’entendent sur le fait que les besoins des enfants sont une question de voisins et de parents plus lointains, et non des parents seuls.

Evans-Pritchard (1969: 38) raconte que les enfants, dès qu’ils savaient ramper, étaient mis en contact avec les troupeaux de vaches chez les Nuer. Ils étaient souvent couverts de bouse, à force de se rouler dans les enclos à bétail (qui étaient leur terrain de jeux). Notons que les excréments bovins servent non seulement de combustibles une fois séchés, mais que leurs cendres sont utilisées pour se laver les dents, se couvrir le corps et se coiffer (Evans-Pritchard, 1969: 30, 37). Les murs (intérieurs et extérieurs) et les planchers des huttes sont également recouverts de bouse.

Il ne s’agirait pas ici de négligence, mais bien d’habitudes culturelles: les vaches et les humains vivaient en symbiose, l’un ne pouvant survivre sans l’autre. Comme la vache faisait partie de la vie quotidienne, il était donc normal que les poupons soient mis à ses côtés très tôt. Les chèvres et les moutons servaient également aux jeux des bambins (Evans-Pritchard, 1969: 38).

On donnait du lait frais de vache, de brebis et de chèvre aux enfants (et eux seuls le consommaient pour les 2 dernières espèces), tandis que le lait de vache devait être transformé pour alimenter les adultes sous forme de fromage, de beurre ou de petit-lait (Evans-Pritchard, 1969: 23 et 25).

Evans-Pritchard (1969: 38) interprète les sentiments d’attachement envers le bétail (vaches, moutons, chèvres) chez les enfants comme :

probably dominated by desire for food, for the cows, ewes, and she-goats directly satisfy their hunger, often suckling them. As soon as a baby can drink animal’s milk its mother carries it to the sheep and goats and gives it warm milk to drink straight form the udders. (Evans-Pritchard, 1969: 38)

*ma traduction: probablement dominés par le désir de nourriture, puisque les vaches, brebis et chèvres satisfont directement leur faim, et sont souvent tétées par les enfants. Aussitôt que le bébé peut boire le lait de l’animal, sa mère le transporte à la brebis et à la chèvre et lui donne du lait frais à boire directement des pis.

Outre cet amour pour la vache, du côté de la maternité, les Nuer ont bien sûr des conceptions bien à eux. Entre autres, le mari doit répondre de ses actes si sa femme meurt durant la première grossesse ou le premier accouchement.

If a wife dies in her first pregnancy or childbirth the husband is held responsible. There is no question of a feud arising (1), but the husband loses the bride-cattle he has paid, since these now become blood-cattle for the loss of his wife. The husband is only responsible if the death occurs during childbirth before expulsion of the afterbirth. If there is any dispute about the mode of death or the number of cattle that are still owing it is settled by a mediator called kuaa yiika or juaa yiini, ‘ the chief of the mats’, an office which pertains to certain lineages. This man has no other office and is not an important person in virtue of his role of arbitrator in dispute of this kind. It is easy to obtain compensation, as the father-in-law has the bride-wealth in his possession. There is, moreover, a tie of affinity and neither party is likely to resort to violence. (Evans-Pritchard, 1969: 168. note ajoutée par moi).

*ma traduction: Si une épouse meurt durant sa première grossesse ou son accouchement, le mari est considéré comme responsable. Il n’est pas question d’une amorce de querelle (1), mais le mari perd le prix de la fiancée en bétail qu’il avait payé, étant donné que ces bêtes sont devenues des prix du sang pour la mort de l’épouse. Le mari est seulement responsable si la mort survient lors de l’accouchement avant l’expulsion du placenta. S’il y a dispute sur la cause de la mort ou sur le nombre de bêtes qui sont encore en possession, il y a intervention d’un médiateur appelé kuaa yiika ou juaa yiini, ‘le chef des nattes’, une charge officielle appartenant à certains lignages. Cet homme n’a pas d’autre fonction et n’est pas une personne importante en vertu de son rôle d’arbitre dans des disputes de ce genre. Il est facile d’obtenir compensation, étant donné que le beau-père avait le prix de la fiancée en sa possession. Il y a, en outre, un lien d’affinité, et donc peu de chance qu’un des deux partis recourt à la violence.

La mortalité lors de l’accouchement est suffisamment fréquente chez les Nuer pour qu’une institution sociale soit prévue en de tels cas (Evans-Pritchard, 1969: 168). La question qui est reste en suspens à mon avis est de savoir si le mari est responsable de la mort de la parturiente parce qu’elle n’a eu qu’un seul enfant (alors qu’elle aurait dû en avoir plusieurs)…

(1) Dans le cas de la mort d’un homme, le coupable est tenu responsable, mais la famille du mort cherchera à le venger. Il y aura une vendetta (cf. Evans-Pritchard, 1969).

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