Contre un discours dogmatique

Quand j’étais à l’hôpital avec mon nouveau-né, il a fallu que le médecin prescrive que mon fils pouvait recevoir du lait maternisé (en attendant ma montée de lait). Comme c’était un prématuré, je ne voulais pas qu’il perde trop de poids entre sa naissance et le début de l’allaitement. Avouons-le: le colostrum (ou le premier liquide à être produit par le sein) n’est pas fourni en quantité vertigineuse et il est fréquent et normal que le bébé maigrisse: il semblerait acceptable pour le corps médical de voir diminuer de 10% le poids du nouveau-né entre sa mise au monde et la montée de lait.

Jeune babouin Hamadryas en train de téter sa mère. L’allaitement est une des caractéristiques principales du grand groupe animal des mammifères (mot qui provient d’ailleurs de « mamelles ») (source de l’image: Wikipédia).

Bon, mais 10% de pas grand-chose, ça arrive vite. J’avais donc accepté qu’on fournisse du lait maternisé à mon enfant. En plus, comme il a eu une jaunisse, on me l’a enlevé pour le placer sous incubateur. J’en pleurais. Et l’infirmière de garde à la pouponnière, pas très futée, m’a dit « Vous savez que ce sont les changements d’hormones à cause de l’accouchement qui vous font pleurer…? ». Euh… Non! C’est le fait de voir un petit être sans défense mis en isolement dans un aquarium qui me faisait pleurer et parce qu’on m’avait enlevé mon bébé! Passons.

Au-delà de devenir soi-même une femelle laitière, il y a le traitement qu’on nous impose pour « favoriser » la montée de lait. Entre vous et moi, je ne suis pas convaincue que le fait de m’enlever mon bébé ait pu aider à ma production laitière. Je pense que c’était aussi évident pour les infirmières, qui m’ont obligée à suivre un horaire très strict. Je n’avais le droit de prendre mon fils que pour une durée d’une heure par tranche de quatre heures. Pendant cette heure, il fallait que j’essaie de l’allaiter, des deux seins (yé! une demie-heure de chaque côté). Par la suite, je devais subir le tire-lait pendant une autre demie-heure.

Bon. Donc. 90 minutes d’allaitement pour chaque 240 minutes de ma journée. 38% de mon temps à allaiter. Jour et nuit. Je voulais assassiner les infirmières. Et je parlais de « m’évader ». C’était un enfer.

Tire-lait manuel. Je n’ai plus retouché à un machin de ce type après ma sortie de l’hôpital: je préférais tirer mon lait à la main (c’était moins douloureux). Le plus ridicule dans tout ça, c’est que je me suis fait donné 2 (oui oui, 2!) tire-lait automatiques, que j’ai refilés à quelqu’un aussitôt que j’ai pu m’en débarrasser (source de l’image: Wikipédia).

Après ce traitement, c’est presque un miracle que j’aie quand même maintenu ma décision d’allaiter: j’ai l’impression qu’on m’a tout fait pour me dégoûter de la chose à tout jamais…!

En plus, on ne vous parle que rarement de la douleur à allaiter pendant les premiers temps. Moi j’ai eu mal un mois: la première succion était un calvaire à chaque tétée. Et il n’était pas question que quiconque me touche les seins (pauvre petit copain!).

En général, je suis plutôt pour l’allaitement maternel. Je pense que c’est une bonne façon de créer un lien entre la mère et l’enfant. Sauf que si le discours médical dominant en fait une torture, si vous vous sentez coupable parce que vous ne pouvez/voulez allaiter, ou parce que ce n’est pas nécessairement facile d’allaiter (encore un truc qui n’est pas instinctif!), là, je mets un holà.

Femme himba en train d’allaiter (peuple de Namibie) (image de Yves Picq, diffusée sur Wikipédia).

En passant, une autre information qu’on ne vous dira pas: l’allaitement en occident est directement lié avec le statut social. Petit morceau d’histoire: au milieu du 20e siècle, on disait que le lait maternel n’était pas aussi bon pour le bébé que le lait maternisé. Ce qui fait que le taux d’allaitement était très bas (le plus bas étant dans les années 60). Par la suite, le discours médical a changé, pour prendre un virage complètement opposé dans les dernières années: le lait maternisé est maintenant presque devenu diabolique.

Cependant, tout dépend du réseau social: les femmes pauvres ont plus accès à des aides de la part de leur famille, en l’occurrence, de leur grand-mère (qui n’a pas allaité!) et de leur mère (qui s’est fait dire par sa propre mère de ne pas allaiter). Par contre, les femmes de classes moyennes ou aisées ont accès à des informations plus récentes, mais moins à des réseaux d’entraide. Ce qui fait qu’elles sont influencées par la nouvelle « mode » médicale de l’allaitement naturel (cf. Halpern, 2011).

En résumé: oui pour l’allaitement, mais pas à n’importe quel prix! Si vous maltraitez votre enfant, même en l’allaitant, ça n’efface pas le reste. Et c’est probablement le contact avec la mère qui crée le plus de bénéfices pour l’enfant, contact que vous pouvez très bien avoir sans allaiter.

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