Soins aux nourrissons en Égypte ancienne

J’ai déjà parlé un peu de l’Égypte, pour montrer les divinités chargées de protéger la maternité. J’aimerais décrire un peu ici les soins donnés aux jeunes enfants, toujours dans le même contexte culturel et historique (hé oui! j’ai lu un gros bouquin sur l’Égypte, autant que ça serve!).

Un des premiers éléments qui attirent mon attention est l’extrait suivant:

L’enfant reçoit naturellement sa première éducation auprès de sa mère, qui l’allaite pendant trois ans et le porte partout avec elle, tout comme le font encore les Égyptiennes aujourd’hui. (Erman et Ranke, 1994, p. 220).

 

Statuette de la déesse Isis allaitant son fils Horus (source de l’image: Wikipédia).

Il y a, bien sûr, le « naturellement » qui me fait sursauter. Pourquoi est-ce naturel, au juste? Quel est exactement la part de biologique là-dedans? C’est entendu, au bout de quelques jours/semaines, les nouveaux parents ont l’air d’avoir fait « ça » toute leur vie, d’avoir toujours eu ce petit être à trimballer, à nourrir, consoler, etc. Mais on oublie facilement la période d’incertitudes, de tâtonnements qui précède cette sûreté, cette réponse immédiate des parents qui semblent « savoir » ce que désire leur bébé.

L’allaitement pendant trois ans a de quoi faire bondir également. En tout cas, on en voit de toutes les couleurs à ce propos. Un article de la revue Allaiter aujourd’hui (de la Leche League France) de Didierjean-Jouveau (2007) fait un constat inquiétant: l’âge où l’allaitement est considéré comme inutile, voire pathologique, varie entre 3 mois et 1 an. Cependant, il faut savoir que l’âge du sevrage varie énormément d’une culture et d’une époque à l’autre. On parle même d’un accès au sein maternel jusqu’à 12 ans chez les Inuits (Leche League France, 2007)! Sujet à suivre, cela va sans dire!

Statuettes représentant la triade divine Osiris, Isis et Horus – . Osiris et Isis sont frères et soeurs, et mari et femme. Leur fils Horus, dieu à tête de faucon, est souvent représenté enfant, avec sa mère qui l’allaite (source de l’image: Wikipédia).

Toujours au sujet de l’allaitement, poursuivons chez les Égyptiens, avec l’intervention des nourrices qui remplacent la mère:

Ce n’est que dans les familles aisées, qu’une nourrice la remplace parfois; celle-ci semble alors jouir d’une considération particulière et, dans un livre de médecine, nous trouvons une recette pour provoquer la montée du lait chez une nourrice qui allaite un enfant. (Erman et Ranke, 1994, p. 220. Italiques des auteurs).

Nous reparlerons une autre fois de la médecine égyptienne (mise à jour: par ici), qui a longtemps fait référence, entre autres pour cette fameuse recette pour donner la montée de lait…

Pour l’habillement des enfants, on ne saurait trouver plus simple que chez les Égyptiens:

Sous l’Ancien Empire les garçons et souvent aussi les fillettes en bas âge circulent complètement nus, et un petit-fils du roi Chéops se contente encore de ce simple appareil, à un âge où il est déjà scribe de la maison des livres, c’est-à-dire où il fréquente l’école. Dès le Moyen Empire, les enfants de familles nobles ne sont presque plus jamais représentés nus – les idées sur les convenances se sont certainement modifiées en ce point. (Erman et Ranke, 1994, p. 220-221. Italiques des auteurs).

Bien sûr, tout le monde le sait: un bébé tout nu est inconvenant…! Encore un point sur lequel les cultures ne s’entendent pas: quelles sont les parties du corps qu’il faut cacher / montrer / décorer? Ça me fait penser que j’avais lu, je ne sais plus où, une analyse de la Joconde où on disait qu’elle portait les vêtements traditionnels d’une femme venant d’accoucher (1)

Je n’ai pas pu résister à vous mettre l’image de la Joconde. Ça me fait toujours un petit frisson de vous offrir des peintures classiques. À déguster (source de l’image: Wikipédia).

Par contre, les enfants, du moins ceux des dieux et ceux des rois, portaient la tresse sur le côté de la tête.

Une marque distinctive de beaucoup d’enfants est une natte tressée court, pendant au côté droit de la tête et que nous retrouvons aussi régulièrement sur les statues des dieux, lorsqu’ils sont représentés comme des enfants. Il ne m’est pas possible d’affirmer avec certitude si tous les enfants d’un certain âge ont porté cette tresse ou si elle constituait, à l’origine, un privilège pour l’enfant appelé à hériter, ainsi qu’on pourrait le croire d’après les tableaux de l’Ancien Empire. On ignore aussi pendant combien de temps elle était portée, en poésie, le royal enfant à la boucle est mis en opposition avec le garçon de 10 ans, mais le jeune roi Mernerê’ (VIe dynastie) garda la boucle jusqu’à la fin de sa vie; de même, les fils des rois du Nouvel Empire la portent encore à un âge avancé. À partir du Nouvel Empire, elle paraît d’ailleurs réservée aux princes et aux princesses royaux qui, – comme leurs modèles, les enfants des dieux – portent cette marque distinctive jusqu’à la fin de l’histoire de l’Égypte. (Erman et Ranke, 1994, p. 221. Italiques des auteurs).

 

Exemple de la tresse de l’enfance, ici sur le dieu Khonsou (dieu de la Lune) (source de l’image: Wikipédia).

L’usage de la tresse est, on le voit dans la citation, un peu nébuleuse. Il faut dire que les sources que nous possédons relatent principalement la vie des pharaons, et des classes nobles. Autrement dit, une grosse partie de la population n’a pas voix au chapitre, ce qui est bien dommage.

Un des rares exemples de vie familiale, celle d’Akhénaton et de sa reine Nefertiti. Trois petites princesses jouent sur eux, et on peut remarquer la tresse de l’enfance sur celle assise sur les genoux de la reine. Par contre, Akhénaton fait encore une fois montre d’originalité en se faisant représenter dans une scène quotidienne – il est renommé pour ses remaniements importants à la religion égyptienne entre autres (source de l’image: Wikipédia).

Finalement, avec quoi les enfants passaient-ils leur temps? Avec des jouets:

Les années d’enfance proprement dites, c’est-à-dire, en Égypte, les quatre années pendant lesquelles on a été un gentil petit, se passent, naturellement, comme dans n’importe quel pays, et quelques jouets conservés, datant du Moyen et du Nouvel Empire, montrent qu’en Égypte les enfants se sont amusés avec des jouets tout à fait semblables à ceux des nôtres: il y a des toupies en bois avec lesquelles les petits ont joué, des poupées en toile de lin et en bois, certaines avec des bras et des jambes articulés, il y a aussi un pantin broyant du grain et un crocodile en bois, joliment taillé, qui peut ouvrir et fermer la gueule. À côté de cela, on recherche volontiers, comme choses favorites, les fleurs et, avant tout, des oiseaux vivants, et même Sekhentkhak, le petit scribe de la maison des livres cité plus haut, ne dédaigne pas de traîner partout avec lui une malheureuse huppe. (Erman et Ranke, 1994, p. 220-221. Italiques des auteurs).

Il y a encore un « naturellement » qui me fait dresser les cheveux. Sinon, c’est assez attendrissant de voir les jouets décrits – poupées, pantins… Les fleurs et les oiseaux ne devraient pas surprendre chez ce peuple: ils étaient présents partout (non seulement dans la nature, mais aussi dans la décoration notamment). Néanmoins, je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour cette pauvre huppe.

Mise à jour: 18 janvier 2013

(1) Arasse (2004) analyse bien la Joconde dans son texte Histoires de peintures, mais ne parle pas des vêtements. On sait par contre que la commande de la peinture a été faite parce que cette femme avait donné naissance à 2 héritiers mâles.

Mise à jour: 25 décembre 2011 (lien pour l’image de Khonsou)

La morale chrétienne et la survie des enfants au Moyen Âge

Il y a des comportements qui sont tellement ancrés dans nos habitudes qu’ils nous semblent « naturels ». L’idée qu’il faut s’occuper du bébé. Le nourrir. Le câliner.

Je vais peut-être en choquer plusieurs, mais ces gestes n’ont pas été de tout temps (ou en tous lieux) des évidences (1). Ainsi, il est connu que les enfants étaient exposés à Rome (par l’abandon dans un endroit public, ou alors en pleine nature): l’enfant que son père refusait de reconnaître en le prenant dans ses bras était condamné, à moins que quelqu’un d’autre ne le recueille.

Selon les peuples, la survie à l’exposition est associé à quelque chose de très positif. Ainsi, il n’est peut-être pas si anodin que Moïse, un important héros culturel pour les juifs, les chrétiens et les musulmans, ait été abandonné dans les eaux du Nil pour être recueilli par une princesse égyptienne. En voici une représentation, par le peintre Sébastien Bourdon, autour de 1650. (Je trouve toujours très marrante l’interprétation des scènes exotiques et anciennes par les peintres européens. Ici: habits à la grecque (?)…) (source de l’image: Wikipédia).

Pendant longtemps au Moyen Âge, on suspendait les nourrissons dans des sacs près du foyer, pour au moins qu’ils aient chaud. Il en mourait tellement: à quoi bon s’attacher à ceux qui allaient partir si vite (2)?

Par contre, c’est aussi à partir du Moyen Âge qu’on peut retracer les premières ébauches de ce qui deviendra pendant longtemps une norme minimale en Occident pour s’occuper des bébés: si on tombe enceinte (et il ne faut rien faire pour contrer cette fatalité, sauf l’abstinence!), il faut garder le bébé (ne pas le laisser mourir, ne pas le tuer, et s’en occuper pour qu’il vive le plus longtemps possible).

Je ne cherche ABSOLUMENT pas à faire l’apologie des mouvements anti-avortements. Nous en reparlerons une autre fois. Je veux seulement suivre le fil, l’historique, de cette drôle de réalité qu’est avoir un enfant.

Par exemple, Duby (1987), dans son livre qui retrace l’émergence de l’État en Occident durant le Moyen Âge, revient sur son hypothèse passée. Plus tôt dans sa carrière, il avait émis l’idée que la hausse de la démographie était due principalement à une amélioration des techniques. C’est aussi ce que j’ai appris au secondaire. Et je me souviens encore de mon enseignant qui expliquait que les harnais étranglaient le cheval (puisqu’ils lui serraient le cou) et l’empêchaient de forcer à sa pleine puissance. Ou encore que la technique agricole de la mise en jachère avait permis d’accroître la production des champs.

Duby (1987, p. 75) note que ce qui concerne vraiment l’outillage nous est peu connu entre 2 périodes: celle des carolingiens (751-Xe siècle) et le XIIe siècle. Entre ces deux extrêmes, il y a un vide. Et un seul élément économique matériel dont il est possible de noter l’accroissement, celui des moulins à moudre le grain.

Le moulin de Giez (dans la commune de Viarmes, en France) est un moulin à eau sur l’Ysieux qui date du milieu du Moyen Âge. Il était une possession de l’abbaye de Royaumont. Il a été en grande partie reconstruit (il reste entre autres le pignon ouest et une petite porte dans l’état original) (source de l’image: Wikipédia).

Entre, donc, une augmentation des grains à moudre, celle des moulins, et celle de la population, n’y a-t-il à observer qu’une suite de causes à effets?

Peut-être pas. Et c’est ici que nous revenons à mon sujet principal (la maternité!!!). Duby y va de sa propre hypothèse mais, vous le verrez, dans des formulations on ne peut plus prudentes.

Je suis tenté de croire aux effets positifs d’un changement dans les relations de parenté, d’attribuer de l’importance à la consolidation très progressive de la cellule conjugale. Je dis bien: il s’agit là d’une hypothèse. Mais, de très longue date, les chefs des grands maisonnées n’avaient-ils pas choisi de laisser s’établir peu à peu les travailleurs domestiques dans leur propre ménage, à charge de nourrir convenablement les fruits de leurs copulations tout au long de la longue période nécessaire à l’élevage des petits d’homme? Devenus adultes, ces enfants allaient servir chez le maître, qui voyait ainsi se reproduire et s’accroître sans qu’il ait à s’en soucier la main-d’oeuvre disponible. Ainsi fut lancé le mouvement, tandis qu’intervenaient conjointement la christianisation, la diffusion d’une éthique nataliste condamnant comme des fautes très graves la contraception, l’avortement, l’infanticide. Je crois enfin à l’influence d’un renforcement, selon moi plus précoce dans le peuple que dans la classe dominante, d’une morale du mariage favorable à la fécondité, posant comme impératifs majeurs la procréation et le soin des jeunes enfants. (Duby, 1987, p. 75).

Petite clarification nécessaire, ici: la stratégie matrimoniale des familles nobles au début du Moyen Âge impliquait d’empêcher la plupart des hommes de se marier, pour éviter la séparation du patrimoine (alors presque uniquement en terres et en domaines). On mariait très volontiers les filles (en partie pour qu’elles ne puissent réclamer leur part de l’héritage), et on envoyait les garçons vivre une vie de pillage, de violences et de rapines un peu partout (mais hors le domaine familial). Comme les enfants nés hors mariage n’étaient pas inclus dans les héritages, les garçons « bien nés » faisaient relativement peu d’enfants par ces mesures. Plusieurs historiens voient même les croisades vers le Proche-Orient comme un moyen efficace de se débarrasser de ces cadets de famille encombrants.

Illustration de la Première Croisade (1096-1099), où plusieurs (mais c’est contesté) y voient des juifs massacrés par les chevaliers croisés (image provient d’une bible française datant de 1250 environ). Les croisades permettaient aux jeunes hommes de rêver d’établir un domaine ou même un royaume au loin, ou, pour la plupart, de ne pas en revenir (source de l’image: Wikipédia).

Les jeunes (3) étaient donc nombreux dans la noblesse. En passant, l’application d’une même éthique chrétienne pour les classes nobles et les pauvres a été un processus très lent et très long.

Par contre, pour les familles pauvres, il n’y a aucune restriction sur la reproduction. C’est plutôt l’inverse qui est encouragé: pour le maître, plus d’enfants de ses serviteurs équivaut à plus de serviteurs. Donc: interdictions de la contraception, de l’avortement et, surtout, de l’infanticide.

Nous reparlerons de plusieurs des sujets abordés ici (contraception, etc.). Pour le moment, je crois que j’ai fait une bonne contribution pour l’atmosphère macabre d’Halloween (4).

(1) Oui oui, j’ai vérifié: c’est singulier dans l’expression « en tout temps » et pluriel dans « en tous lieux ». Moi aussi j’étais embêtée.

(2) Petites statistiques pour vous donner une idée de l’hécatombe: autour du 12e siècle, 25% des enfants mourraient avant l’âge de 5 ans. Pour les survivants, ce n’était pas nécessairement plus rose: de ceux qui restaient, un autre 25% mourrait avant la puberté (Duby, 1987, p. 263). À ce compte-là, moi je ne considère pas comme insensibles des pratiques où on constate qu’il n’y pas d’affection envers les enfants. C’est une question de survie psychologique.

(3) Dans le vocabulaire du Moyen Âge, est jeune celui qui ne s’est pas marié. Autrement dit, certains restent « jeunes » très longtemps (voire toute leur vie). Même chose pour les « enfants », qui sont avant tout les « enfants de Dieu » (donc, les pauvres). La croisade des enfants est avant tout celle des pauvres. Et non de juvéniles! (cf. Duby, 1987; plus facilement, on consultera l’inévitable Wikipédia).

(4) Tiens, pour Noël, je vous résumerai la superbe étude de Claude Lévi-Strauss sur les liens entre Halloween et le Père Noël… Promis! (mise à jour: voilà! c’est fait! et juste à temps pour Noël!)

Mises à jour: 25 décembre 2011
11 avril 2012: refonte du paragraphe suivant l’image de la croisade.