« On n’apprend pas à un vieux singe à faire des grimaces »

Un lecteur m’a envoyé ce lien vers une vidéo produite par National Geographic, où l’on voit une expérience comparative entre les chimpanzés et de jeunes enfants (environ 5-6 ans, je dirais) – merci Samuel! Voici un petit résumé de l’expérience et mon opinion, puisqu’on me la demande.

Les chercheurs ont construit deux boîtes différentes, une opaque, et une transparente. Chaque boîte contient une friandise (à noter: ce n’est pas la même gâterie pour les chimpanzés et pour les humains, ce qui m’a bien fait rigoler). Le chercheur commence par montrer une série d’étapes (la même chose quel que soit le primate): il faut taper avec un petit bâton sur le dessus sur des tiges rondes, faire glisser les tiges pour les sortir d’un anneau, puis cogner dans la boîte par le trou ainsi libéré (toujours avec le bâton) pour enfin ouvrir une porte sur le côté de la boîte et faire sortir à l’aide de l’instrument le machin comestible.

Les boîtes pour l’expérimentation: l’opaque à gauche, la transparente à droite. On voit assez bien dans l’image de droite que la boîte a un double fond, ce qui rend complètement inutile de cogner à l’intérieur par le haut. Même chose pour les tiges blanches sur le dessus: elles ne sont reliées à rien. La porte pour la gourmandise se trouve sur la paroi à gauche dans la boîte opaque (entre les tiges rectangulaires blanches) et vis-à-vis la cage des chimpanzés pour la boîte transparente (source des images: saisie d’écran sur la vidéo Chimpanzee vs. Human)

Les chimpanzés tout comme les enfants imitent parfaitement tous les gestes du « professeur » pour la boîte opaque. Après tout, il y va d’une sucrerie. Ça fait courir n’importe qui, ça! Là où les comportements diffèrent, c’est lorsqu’on montre le même processus à l’aide de la boîte aux parois transparentes, dans laquelle on voit parfaitement que tous ces gestes n’ont aucune incidence sur l’intérieur. Les chimpanzés « sautent » directement à l’étape de la bouffe (on les comprend!). Par contre, les enfants répètent quand même toutes simagrées avant de se procurer le « gummy bear » par la paroi latérale.

Et le vidéo de décrire que les chimpanzés, ayant saisi le seul geste important de la série, ne font que lui, alors que les enfants aiment à répéter des trucs inutiles; que les chimpanzés n’apprennent pas beaucoup par l’enseignement direct d’un congénère plus âgé, mais bien par imitation et par déduction, alors que les enfants considèrent un adulte comme un professeur potentiel.

Image intitulée Mono pensador (« singe penseur » en espagnol). Avouez qu’il a l’air plus intelligent que vous ou moi! (source de l’image: Wikipédia, photo de Emiichann).

Que peut-on conclure exactement de ce film? C’est assez compliqué, et je vais essayer d’en tirer quelques pistes de réflexion, très humbles je vous préviens, plutôt que des « vérités ».

  1. La comparaison des capacités intellectuelles entre l’humain et le chimpanzé est toujours un peu biaisée: personne ne va réussir à apprendre à lire à un chimpanzé, et personne ne songerait à dire que le chimpanzé est plus intelligent que nous…! Il y a ainsi déjà un problème de définition de l’intelligence, vaste domaine que je n’ai pas envie de circonscrire aujourd’hui. Disons que je considère que le contexte fait beaucoup pour montrer (ou camoufler) l’intelligence potentielle d’un individu – humain ou chimpanzé. Et que l’immense majorité des génies ont l’air parfaitement cons dans la jungle des chimpanzés…!
  2. Quand on arrive à des « résultats » quelque peu précis, on dira par exemple que le chimpanzé adulte se compare à un enfant de 8 ans. Bon, déjà, dans la vidéo, j’ai vu des chimpanzés matures et des enfants qui m’ont l’air plus jeunes que 8 ans… N’oublions pas ici que les enfants continueront d’apprendre passé cet âge (en tout cas, c’est ce que tend à montrer pas mal d’études et mon expérience personnelle ;) ).
  3. Aussi, on sait depuis un certain temps que les mères chimpanzées enseignent à leurs enfants certaines techniques pour trouver de la nourriture, par exemple la « pêche aux termites ». On ne peut donc pas en conclure si rapidement que les chimpanzés « n’apprennent pas » par enseignement…! Ni que les chimpanzés « n’enseignent » pas (les mâles non, c’est vrai, mais les femelles le font)!
  4. Un bonobo pratiquant la pêche aux termites. Technique: prenez une longue branche mince, que vous débarrasserez de ses brindilles ou feuilles. Trouvez une termitière, bien grouillante. Introduisez la branche dans un trou. Les insectes ayant commencé à attaquer cet « intrus », retirez la branche et dégustez les termites qui s’y sont agglutinées. Le plus intéressant de cette technique, c’est qu’elle constitue une preuve de culture chez les chimpanzés: elle est transmissible de mère à enfants, n’est pas pratiquée par tous les groupes de chimpanzés (même s’ils sont envahis par les termitières) et doit être abondamment pratiquée pour être vraiment efficace (source de l’image: Wikipédia).

  5. L’apprentissage est un processus excessivement complexe, qu’on comprend encore assez mal (en tout cas, si je me fie aux cours de pédagogie que j’ai suivis à l’Université!). Je trouve l’expérience un peu rudimentaire par rapport aux conclusions qui sont offertes dans la vidéo. Il y a d’ailleurs fort à parier que les premiers intéressés (les chercheurs! pas les chimpanzés!) ont été beaucoup plus prudents par rapport à leur interprétation des résultats…! Idéalement, il faudrait avoir accès aux publications qui ont suivi la recherche: c’est à suivre!

Vous voulez mon opinion d’anthropologue? Je pense que les enfants aiment jouer. L’expérience était d’ailleurs présentée comme un jeu. La friandise n’est que la cerise sur le gâteau: il y a tout le plaisir de manipuler un bâton et une boîte fermée… Vous n’avez même pas besoin d’y inclure quelque chose à manger pour faire entreprendre un tel cirque aux enfants…!

Ensuite, je pense qu’il faut donner un peu de crédit aux enfants: ils vont imiter les parents, même s’ils n’en voient pas l’utilité immédiate (sans être pour autant des imitateurs stupides ou serviles!). Pour les chimpanzés, ça peut être un peu moins évident – vous le ferez réagir en lui promettant une banane: pas des félicitations!

Caricature du début du 20e siècle,  où des enfants de l’an 2000 se font « injecter » des connaissances. On voit le professeur qui s’apprête à réduire un livre intitulé « Histoire de France » (source de l’image: Wikipédia).

En terminant, je reviens au titre de cet article, qui n’a pas été choisi sans raison. Le vieux singe en question, à qui on n’apprend pas à faire des grimaces, symbolise à mon avis plusieurs choses:

  • Il devient de moins en moins facile (pour les chimpanzés comme pour les humains) d’apprendre quelque chose de totalement nouveau en vieillissant. Par exemple, essayez d’apprendre le chinois à 35 ans… et faites-le apprendre par votre bambin de 3 ans… Bien sûr, si vous possédez déjà plusieurs langues, ce sera plus facile… Essayez alors de comprendre la physique nucléaire, ou bien la philosophie de Hegel.
  • Il y a aussi le côté « gratuit donc ludique » qui devient parfois plus difficile à saisir pour les vieux singes. L’enfant apprend parce qu’il s’amuse. Il s’amuse pour apprendre. Il imite l’adulte parce que ça a l’air amusant d’être un adulte (que de naïveté!) et pour apprendre à être « grand ».
  • Il y a, en passant, des cultures (par exemple les Aborigènes d’Australie) où l’apprentissage organisé (j’entends ici comme activité préméditée ou intentionnelle de la part du « professeur ») n’existe pas. On n’adresse pas la parole aux enfants, ou si peu, on ne leur donne pas de conseils, d’ordres, d’explications… Ainsi, l’enfant qui touche aux braises ne le fera qu’une fois. Il aura appris. Mais par l’expérience, pas par la théorie. Et l’enfant apprend par imitation, par expérimentation (un vrai scientifique!).

On touche ainsi à des questions comme la motivation à apprendre, la comparaison entre l’intelligence chez les primates, les théories de la connaissance en psychologie (bon, moi, pour ce que j’en sais…).

Finalement, il faut savourer cette petite vidéo: les recherches sur les chimpanzés vont devenir de plus en plus réglementées (il y a eu des abus, je ne vous raconte pas!). Il y a même des gens qui réclament des Droits universels pour les primates. Mais c’est un autre débat.

La marche du rat et de l’humain

Sciences et avenir publie encore un article intéressant aujourd’hui, où on apprend que les mécanismes musculaires de la marche chez l’humain sont très semblables à ceux qu’on retrouve notamment chez le rat, mais aussi chez le chat, la pintade et, tenez-vous bien ami(e) lecteur(trice), le singe (mais quelle surprise!!!).

Planche de Benjamin Waterhouse Hawkins, pour son livre de 1860, A Comparative View of the Human and Animal Frame. Pour d’autres planches, voir The University of Wisconsin Digital Collections. Cette planche, intitulée « Man, and the Lion » (p. 12-13), permet de voir l’anatomie des jambes de l’humain et celle des pattes du lion (source de l’image: Wikipédia).

L’étude des chercheurs de la Santa Lucia Fondation à Rome montre que nos mécanismes pour la locomotion ont évolué à partir d’une même série de neurones chez des ancêtres communs. La marche chez l’être humain se séparerait en 4 étapes (commandes du mouvement des jambes, de l’alternance, du décollement des orteils avant de plier la jambe, etc.).

Qu’en conclure, au fond? Premièrement que nous conservons beaucoup d’aspects en commun avec nos cousins les mammifères (voir un de mes articles précédents ou encore mon autre blogue si vous n’en êtes pas encore convaincu(e)s). Que les études comparatives interspécifiques (entre les espèces) continuent de nous en apprendre toujours plus sur nous-mêmes. Et que notre adaptation à la bipédie ne fait que nous que « des singes debout ».

Planche du Petit Larousse de 1922, montrant les squelettes de différents animaux. Bon, personnellement je trouve le crâne de l’Australien (no 3) fortement exagéré par rapport à l’avancement de sa mâchoire (ce qu’on nomme aussi « prognathisme »), toujours un signe de racisme et de tentative de rabaissement vers le « singe ». Mais ce n’est pas inutile de poser un regard critique sur ce qui est considéré encore aujourd’hui comme une « évidence » (celle de peuples arriérés, sauvages, barbares, vivant encore à l’âge de pierre…). Promis: nous en reparlerons (source de l’image: Wikipédia).