Brève 6: reconnaître les avantages des sages-femmes

Entre l’absence de soins de santé adéquats dans certains pays ou régions, et la surmédicalisation dans d’autres, il y a d’autres avenues: ainsi, The Lancet recommande d’utiliser davantage les services des sages-femmes.

À lire ici un résumé en français: http://www.ledevoir.com/societe/sante/411775/maternite-la-science-plaide-pour-les-sages-femmes

Pour l’original en anglais: http://www.thelancet.com/

Sorcellerie et autres souvenirs d’Halloween

Je suis un peu en retard pour l’Halloween, désolée. Comme nous sommes encore en novembre, le mois des morts, au moins on reste dans le ton.

Imagerie classique de la sorcière: balai, pleine lune, chapeau pointu, nez crochu… (source de l’image: Wikipédia).

Bon, mais quel rapport avec la grossesse et la maternité? Il y a bien que je viens de terminer un livre sur la sorcellerie (voir Gaskill, 2010), dans lequel j’ai relevé quelques idées, que je vous livre ici en vrac. Il ne s’agit encore que de notes de lecture, mais j’ai l’intention de les intégrer plus tard à des textes plus travaillés.

  • Au Moyen Âge, les enfants étaient considérés comme les victimes par excellence des sorciers/ères. Il faut dire que le nombre très élevé de mortalités dans la petite enfance conduisait probablement certains parents à en chercher les raisons. Les maléfices de la sorcellerie en fournissaient, et de très sérieuses pour l’époque. En passant, on peut remettre en question l’idée que les parents de ces époques passées ne créaient pas d’attachement avec leurs enfants, en tout cas, à la lumière de la détresse qu’on perçoit dans les accusations de sorcellerie.
  • Les enfants étaient (et sont encore dans plusieurs cultures) considérés comme fragiles, et facilement victimes du « mauvais oeil », malédiction lancée par des sorciers. On les protège donc avec des amulettes, en évitant de mentionner leur beauté pour éviter les envieux, en récitant des versets du Coran (pour les pays musulmans), etc.
Des Nazar boncuk, talismans turcs représentant un oeil (souvent bleu) et visant à protéger contre le mauvais oeil. On en retrouve principalement en Turquie, mais aussi en Arménie, en Iran et en Grèce, notamment sur les vêtements de bébés, au-dessus des portes de maison, ou encore aux rétroviseurs des véhicules (source de l’image: Wikipédia).
  • Aujourd’hui, les sorcières (on ne parle presque plus de sorciers!) font partie de la culture populaire infantile. Remarquez le nombre important de contes où elles tiennent un rôle important (Blanche-Neige, Hansel et Gretel, etc.). Encore une fois, donc, une forte association entre sorcellerie et enfance.
  • J’étais depuis longtemps persuadée que, parmi les victimes des chasses aux sorcières, il y avait eu un grand nombre de sage-femmes, éliminée ainsi par des médecins qui voulaient s’occuper des accouchements très lucratifs. Il semblerait que cette idée ait été popularisée par Ehrenreich et English dans leur livre de 1973 Witches, Midwives and Nurses. Livre que je me promets bien de lire sous peu avec intérêt. Pourtant, Gaskill (2010, p. 87) parle au contraire de plusieurs sage-femmes qui auraient participer à l’identification des « sorcières », notamment par leur connaissances biologiques. Une des « preuves » de sorcellerie était alors la présence sur le corps du suspect d’endroits « insensibles » à la douleur et qu’il fallait rechercher (j’ai des images pas très folichonnes en tête en ce moment!). Donc, les sage-femmes auraient été plus souvent du côté des chercheurs de sorciers que de celui des sorcières.
Gravure dans le plus ancien livre sur les sage-femmes de Eucharius Rößlin, Der Swangern frawen vnd hebamme(n) roszgarte(n), autour de 1515. Remarquez que la femme en couches est sur une « chaise de naissance » (source de l’image: Wikipédia).
  • La femme en couches est symboliquement dans un état liminal. On fait référence ici à un important concept de Arnold van Gennep (1969), proposé en 1909 pour la première fois, celui du rite de passage comme processus en 3 étapes: 1) la séparation (pour marquer le changement de statut) de l’individu de son groupe; 2) la liminalité, ou la marge, où l’individu est entre deux statuts (ex: la femme en couches n’est plus une fille, mais n’est pas encore mère); et 3) la réincorporation, où l’individu retourne dans son groupe, mais affublé d’un nouveau statut (ici: celui de mère). L’état liminal est aussi celui des sorciers/ères, étrangers au sein de leur propre communauté, l’ennemi intérieur qu’il faut rechercher pour le détruire. On s’aperçoit que :
  1. Les « crises » de chasses aux sorcières correspondent avec les périodes de troubles sociaux (guerres, incertitudes politiques, éloignements géographiques – dans les régions en marge -, famines, épidémies). Les sorciers sont alors pourchassés, sous le mode du bouc émissaire (il faut un responsable: n’importe qui fera l’affaire). Qui, mieux que les marginaux, pourrait être accusé de « détruire » l’ordre social?
  2. La femme en couches peut être considérée comme envieuse de la mère accomplie: on parle alors de plusieurs états successivement liminaux chez la femme (adolescente non mariée, la mère en couches, la femme ménopausée ou la veuve) – dont toutes les catégories ont été accusées de sorcellerie.
  3. Je disais plus haut que les hommes étaient moins souvent accusés de sorcellerie (on parle d’un homme sur cinq suspects): autant dire que la condition féminine était d’être subordonnée, marginale, faible en comparaison de l’homme. Des conditions appropriées pour être envieux, pour être jaloux du pouvoir des autres (hommes), et de vouloir, peut-être, s’en approprier une part par le recours à la sorcellerie.
Peinture de William Holman Hunt (1827-1910) intitulée Le Bouc émissaire. Le bouc fait référence, entre autres, au sacrifice demandé à Abraham par Yahvé de son fils Isaac (Genèse: 22). C’est donc une image forte dans l’univers judéo-chrétien (source de l’image: Wikipédia).
  • Aujourd’hui encore, surtout dans les pays africains, la sorcellerie est considérée comme héréditaire (les fils la reçoivent de leur père, les filles de leur mère). Des enfants sont donc pourchassés comme sorciers sous le prétexte qu’un de leurs parents l’a été avant eux.

La sorcellerie est un sujet moins bénin qu’il n’y paraît à nos yeux rationalistes. Elle est rappelée symboliquement chaque année à l’Halloween, mais est quotidienne dans certaines cultures. Il y a même un mouvement appelé Wicca, où les gens s’autodésignent comme sorciers ou sorcières, et qui auraient plus de 500 000 adeptes dans le monde. Une résurgence du paganisme, quoi.