Ce que les primates m’ont appris sur les soins aux bébés

Je n’en suis qu’au début de mes recherches sur les grands singes. La primatologie n’étant pas ma formation principale, j’avoue avoir débuté comme tout le monde le fait ces dernières années: j’ai cherché des informations sur Internet.

Il faut souligner ici quelques petites restrictions:

  1. la plupart des ouvrages et articles scientifiques ne sont pas disponibles sur Internet (sauf les très anciens), ce qui signifie qu’on trouve difficilement des informations et des données fiables et récentes.
  2. les pages Internet ont tendance à se copier les unes les autres et sans mentionner leurs références (1): on ne peut pas savoir quel site a publié en premier, ni où les informations ont été prises.

Il en résulte donc que je ne suis pas entièrement satisfaite de ce que j’ai pu trouver, d’où ma première phrase. Je ne suis pas en mesure de garantir l’authenticité des informations, soit parce que les sources sont peu fiables, soit parce que je ne peux pas, par mes connaissances actuelles, les appuyer. En tenant compte de ces bémols, voici donc des résultats préliminaires.

J’ai déjà parlé de notre très proche parenté avec les chimpanzés. Clarifions immédiatement un léger malentendu fréquent: le terme « chimpanzé » regroupe en fait deux espèces (Pan troglodytes et Pan paniscus). Mise à jour: Par certains aspects, nos gènes sont plus proches de ceux des Pan troglodytes, alors que pour d’autres, c’est avec les Pan paniscus que ça « colle » davantage (Ignasse, 14 juin 2012) (pour rire, parlons d’atomes crochus, tiens!).

Carte des répartitions géographiques des espèces du genre Pan. On remarquera que les chimpanzés communs (incluant ici 4 sous-espèces: verus en jaune, vellerosus en vert, troglodytes en violet et schweinfurthii en bleu) sont séparés physiquement des bonobos (Pan paniscus en rouge) (source de l’image: Wikipédia).

Pan troglydytes est souvent nommée « chimpanzé » en français, ou « chimpanzé commun » dans le langage scientifique. Par contre, lorsqu’on parle de bonobo, on fait référence à Pan paniscus. Pourquoi deux espèces distinctes? Vous remarquerez la nette séparation entre le rouge et les bleu et violet de la carte précédente, frontière qui correspond en fait avec le fleuve Congo, tel qu’illustré dans la carte suivante:

Carte du bassin versant du fleuve Congo. Le fleuve sert aussi de frontières entre la République démocratique du Congo, la République du Congo et l’Angola. C’est le 2e fleuve au monde pour son débit (après l’Amazonie) (source de l’image: Wikipédia).

On peut donc raisonnablement penser que les bonobos et les chimpanzés communs, séparés par une frontière naturelle infranchissable pour eux, ont cessé de s’entrecroiser et ont fini par former deux populations dissemblables (mise à jour: on parle de 0,4% de différences dans l’ADN entre les 2 espèces).

À gauche, des Pan troglodytes (chimpanzés communs), à droite des Pan paniscus (bonobos). Si vous avez des difficultés à les différencier, bienvenue dans le club! Les bonobos sont un peu moins trapus que les chimpanzés communs, et les bébés bonobos ont la figure noire (comme leurs parents), alors que les bébés chimpanzés ont la figure claire (qui peut néanmoins être tachetée), et qui s’assombrira en vieillissant. Cela étant dit, les différences ne sont pas vraiment majeures au point de vue anatomique (mais beaucoup plus au niveau comportemental!) (source des images: Wikipédia).

Les chimpanzés (communs et bonobos) nous offrent donc un exemple de ce qu’on appelle en génétique l’effet fondateur, qui explique comment les espèces se forment. C’est le même phénomène qui a dû survenir pour les humains et les chimpanzés. Avec comme preuve leurs bagages génétiques très proches, il y a des ancêtres communs aux trois espèces. On situe la séparation entre les chimpanzés et les humains à au moins 6,3 millions d’années. Loin d’être définitive, il y aurait eu des croisements entre les ancêtres des chimpanzés actuels, les Australopithèques (nos ancêtres), et différentes espèces d’Homo (qui succéderont aux Australopithèques) jusqu’à une date récente: on parle de 2 millions d’années, au moment où Homo habilis a commencé à migrer vers des régions inhospitalières pour les ancêtres des chimpanzés (voir l’article de Wikipédia).

De façon sûre, un tel métissage n’est plus possible aujourd’hui: les chimpanzés ont 48 chromosomes (les gorilles aussi, que nous verrons plus loin), alors que nous en avons 46. Nous avons par contre près de 99% de nos gènes en commun (un peu plus ou un peu moins selon les chercheurs).

Il y a énormément de ressemblances entre les humains et les chimpanzés (et les gorilles, mais dans une moindre mesure). On peut donc s’entendre sur quelques éléments:

  • Notons l’existence de cultures chez les chimpanzés, qui varient dans le temps et selon les groupes (par exemple, certaines techniques pour casser des noix avec 2 pierres ne sont pas utilisées par tous les groupes de chimpanzés systématiquement, même dans des environnements par ailleurs similaires);
  • Il existe également des systèmes de communication complexes chez les diverses espèces de primates (encore une fois, les chimpanzés et les humains remportent le concours des plus complexes);
  • Il faut tenir compte de la présence de structures sociales ici aussi extrêmement complexes, qui permettent notamment le point suivant;
  • Les petits des gorilles et des chimpanzés nécessitent énormément de soins afin de parvenir à l’âge adulte (en parler pour l’humain est un truisme!). C’est le cas aussi chez les autres espèces de primates, mais la durée et l’importance des soins a tendance à augmenter quand on passe vers les gorilles, les chimpanzés et les humains.
Moka, une femelle gorille des plaines, avec son petit de 8-9 jours, au zoo de Pittsburgh (la photo date de février 2012). Les mères gorilles doivent apprendre par l’exemple de femelles plus âgées comment prendre soin de leur bébé. Il arrive régulièrement aux animaux en captivité (souvent capturés très jeunes) de ne pas savoir « quoi faire » de leur bébé, que les gardiens doivent prendre en charge pour assurer leur survie. On peut donc en conclure qu’il n’y a pas d’instinct maternel (dans le sens d’une série de comportements innés pour prendre soin des bébés), que ce soit chez nos cousins ou chez nous (source de l’image: Wikipédia).

Pour rendre les comparaisons encore plus claires, j’ai construit les tableaux suivants:

Tableau 1: Comparaisons entre les gorilles, les chimpanzés et les humains selon diverses mesures de poids (sources: Coupin (1925); de Quatrefages (1866); Wikipédia).

Comparaisons/Espèces Gorilles Chimpanzés Humains
Poids à la naissance 1,5 kg 2 kg 3,5 kg
(poids moyen)
Poids du cerveau
à la naissance
? 0,1 kg 0,33 kg
Poids cerveau par
rapport au poids corporel
(à la naissance)
? cerveau = 5%
du poids corporel
cerveau = 10%
du poids corporel

Premières remarques: il manque des informations pour les gorilles. Malheureusement, le tableau devra attendre des informations supplémentaires, apparemment non disponibles sur Internet malgré mes recherches. Dès que possible, il sera mis à jour. Je ne suis pas parfaitement sûre non plus de quelle sorte de chimpanzés (communs ou bonobos) il est question dans les références trouvées. Ce sera aussi à confirmer, s’il existe ou non une différence entre les espèces par rapport au poids des nouveaux-nés.

Ma deuxième série de remarques portera sur le tableau lui-même. On remarquera que l’importance du cerveau par rapport au poids du corps est doublée pour l’humain par rapport au chimpanzé. Par contre, pour le cerveau lui-même, il est trois fois plus lourd chez l’humain que chez le chimpanzé. Ensuite, malgré le fait qu’il soit le plus gros animal des trois à l’âge adulte (voir plus bas), le bébé gorille est le plus petit des trois. Il est donc celui qui subira la plus forte croissance en terme de poids. Cependant, on déplorera l’absence de donnée pour le poids du cerveau du nouveau-né gorille, qui aurait permis de savoir si le chimpanzé et l’humain ont des croissances particulières ou non par rapport à leur cerveau respectif.

Tableau 2: Comparaisons entre les gorilles, les chimpanzés et les humains, selon diverses mesures de poids à l’âge adulte (sources: Wikipédia; König (2009)).

Comparaisons/Espèces Gorilles Chimpanzés Humains
Poids adulte (mâle) (a) 275 kg
(poids
maximum)
70 kg
(poids
maximum)
87 kg
(poids moyen
chez les Américains)
Taille en position redressée (mâle) (b) 170 cm 170 cm 175,5 cm (moyenne
chez les Américains)
Poids du cerveau adulte (c) 0,56 kg 0,4 kg 1,4 kg
Poids du cerveau
par rapport au poids
corporel (chez l’adulte)
1/230 1/90 1/45
Poids du cerveau naissant
par rapport au poids
du cerveau adulte
? 25% 28%
Croissance entre le cerveau
à la naissance et le cerveau
adulte
? 300% 324%

Notes:
(a) Le poids des femelles est bien entendu plus petit que celui des mâles pour les gorilles et les chimpanzés. Pour les humains, cela peut varier, en partie parce que la différence de grandeur est aussi moins prononcée que les gorilles ou chez les chimpanzés. J’ai choisi arbitrairement le poids moyen chez les Américains comme point de comparaison (il est difficile d’établir un maximum, quoiqu’en 2008, l’homme qui a remporté la palme du Guiness des records pesait 560 kg (!)), en partie parce que les données étaient faciles à obtenir. J’avoue par contre avoir la flemme de dénicher un record de poids plus récent.
(b) La taille des gorilles pourrait être plus élevée (la mesure a été prise avec les genoux légèrement fléchis). Pour la taille chez l’humain, elle varie grandement selon la culture et l’époque.
(c) Les données trouvées ne spécifient pas s’il s’agit d’un cerveau de mâle ou de femelle… Il ne faut pas oublier que le poids du cerveau est en partie fonction de celui du corps, d’où l’importance de le « sexuer » (celui des femelles seraient moins pesant que celui des mâles – ce qui ne veut pas dire nécessairement moins intelligent! – voir la note (2)).

Ce deuxième tableau permet de voir certaines tendances entre les poids adultes et ceux des bébés naissants. Premier constat: pour une grandeur semblable, les poids corporels changent drastiquement. On pourrait par contre penser que le poids « normal » d’un homme adulte devrait se situer autour de celui d’un chimpanzé (si, bien sûr, les tailles sont comparables).

De même, sans parler ici de problèmes de surpoids et d’obésité, pour un poids « normal » et une grandeur semblable, le poids du cerveau, lui, varie considérablement. C’est ici que se vérifie la pensée populaire selon laquelle nous sommes plus intelligents que nos cousins gorilles et chimpanzés. En anthropologie, si on nuance à l’effet que le poids (ou la taille) du cerveau ne fait pas tout, on admet néanmoins que le cerveau d’un humain est beaucoup trop gros par rapport à ce qui est normal chez les primates, ou, si vous préférez, le poids est trop gros par rapport au poids corporel (2). Il y a eu une évolution différente chez l’humain, qui a touché notamment la taille du cerveau (mais aussi en parallèle la bipédie, comme j’en ai déjà parlé ici, ici et ici).

On notera cependant que, par rapport à la croissance du cerveau, de la naissance à l’âge adulte, les données disponibles pour les chimpanzés et les humains sont à peu près les mêmes, c’est-à-dire environ un quart du poids à la naissance par rapport à celui du cerveau adulte, et une croissance autour de 300%. Il y a fort à parier que nous obtiendrions la même chose pour le gorille, si le poids cérébral à la naissance finit par être « découvert » dans les sources.

Les comportements à appliquer (ou à questionner)

a) Prématurité

Ce long détour nous amène à quelques constatations importantes.

  1. Le cerveau humain continue à se développer après l’accouchement durant les deux premières années de sa vie environ au même taux de croissance que ce qu’on retrouve chez le foetus (Gilbert, 2004, p. 408).
  2. Le bébé humain « met deux fois plus de temps qu’un gorille ou un chimpanzé pour arriver au moment où ses membres peuvent soutenir son corps » (McFarland, 2001, p. 445).
  3. On a mesuré que le bébé humain doit attendre d’avoir 21 mois pour qu’il ait atteint le même stade de développement (moteur et cognitif) qu’un autre grand singe (à la naissance de celui-ci) (Gilbert, 2004, p. 408). De la même façon, Delacroix (1934) précise qu’ « à l’âge de sept mois un chimpanzé est beaucoup plus avancé dans son développement [ici langagier] qu’un enfant de dix mois ».
  4. J’en ai déjà parlé (ici et ici): en anthropologie, on conclut que les bébés humains viennent au monde prématurément par rapport à un modèle primate (3).

Donc: gros cerveau, mais immature chez l’humain, faible développement psychomoteur. Pour caricaturer, je dis souvent qu’avant ses 3 mois, le bébé humain n’est qu’un « tube digestif »: il ne faut pas s’attendre à énormément d’interactions de sa part; les « sourires » sont pour la plupart des réflexes (qui serviraient au bébé de pratiques pour les vrais); le bébé dort (et dort encore!), mange, pleure, évacue. En fait, il lui manque plusieurs mois d’utérus. Une fois que le concept est bien compris, la « gestion » du très jeune bébé s’en trouve d’autant facilitée! Il suffit d’appliquer ce que la médecine vous conseillera pour un « prématuré » (selon sa définition): chaleur, contact physique prolongé avec les parents (de préférence peau à peau), présence constante d’adultes.

En fait, en primatologie, on a découvert depuis les années 50 (avec des expériences qui seraient aujourd’hui très controversées sur des singes rhésus, conduites par Harry Harlow) que les petits primates ont plus besoin de l’attachement avec un adulte que de nourriture. Les bébés préfèrent se nourrir le plus rapidement possible afin de profiter du maximum de temps avec leur mère (ou un substitut). Les contacts physiques sont donc essentiels pour le bien-être (et même la survie!) des petits primates. Vous pouvez faire la déduction qui s’impose: votre propre petit primate a les mêmes besoins que ses parents éloignés poilus…

b) Allaitement

En général, les femmes n’allaitent pas assez longtemps actuellement. Bon, je ne voudrais pas être alarmiste (encore moins poser un jugement de valeur sur mes contemporaines!), mais les durées d’allaitement sont vraiment très courtes par rapport à celles des gorilles et des chimpanzés.

Tableau 3: Comparaison des gorilles, chimpanzés et humains selon la durée d’allaitement (source: IPA; cf. Leche League France).

Comparaisons/Espèces Gorilles Chimpanzés Humains
Durée de l’allaitement
(jusqu’au sevrage complet)
52 mois
(4 ans et 4 mois)
30 à 54 mois
(entre 2 1/2 ans
et 4 1/2 ans)
variable selon les cultures:
France: environ 1 mois
Québec: environ 8 mois
Inuits: 7 ans

Chez les autres primates, le sevrage complet correspond avec deuxdes caractéristiques importantes chez le petit :

  1. L’atteinte d’un poids quatre fois supérieur à celui de naissance. Chez l’humain, ce poids est gagné vers l’âge de 2 ans selon l’article de Wikipédia, mais entre 3 et 4 ans selon la Leche League France, et 27 mois à 30 mois (respectivement pour les garçons et pour les filles) selon Dettwyler.
  2. L’atteinte du tiers du poids de l’âge adulte. Selon Dettwyler, on parle alors de 4 ans (pour les filles) et de 7 ans (pour les garçons – il faut plus de temps pour gagner un poids plus lourd) pour correspondre à ce critère.
  3. L’apparition des premières molaires définitives. Pour l’humain, on parle d’un âge de 5 1/2 à 6 ans avant les dents d’adulte (cf. Wikipédia et Dettwyler). Je trouve d’ailleurs assez significatif qu’en français (en anglais aussi, d’ailleurs) on parle de « dents de lait » (dents de la petite enfance, qui ont dû correspondre à une réalité culturelle à mon avis à un moment de l’histoire de la langue – les dents présentes lors de la période d’allaitement). 6 ans correspond également à la maturité du système immunitaire chez l’enfant, qui fonctionne alors comme celui d’un adulte – et on sait l’effet du lait maternel sur le système immunitaire immature…!
  4. Le rapport avec le poids adulte de la mère. En se comparant avec d’autres grands singes, on arrive à des résultats de 2,8 à 3,7 ans (selon le poids moyen des femmes dans diverses populations) pour correspondre aux taux des autres grands singes (cf. Dettwyler).
  5. La durée de gestation correspond à un sixième de celui de l’allaitement (chez les gorilles et les chimpanzés). L’âge de sevrage serait donc 6 fois celui de la grossesse (6 fois 9 mois = 45 mois = 3 ans et 9 mois) (Dettwyler, 1994).

Ce serait donc deux les indicateurs pour se repérer sur la durée « normale » d’allaitement. Je ne veux forcer personne ici: il y a toutes sortes de bonnes raisons pour cesser l’allaitement avant (par exemple, mon fils a voulu arrêter de lui-même vers 15 mois), mais il n’y a pas non plus de quoi s’inquiéter si l’allaitement dure plus longtemps que chez la moyenne de vos congénères (4)

c) Espacement entre les naissances

Tableau 4: Comparaison des gorilles, chimpanzés et humains selon l’espacement entre les naissances (source: IPA et Encyclopédie Larousse).

Comparaisons/Espèces Gorilles Chimpanzés
commun/bonobos
Humains
Espacement entre les naissances 3,5 à 4,5 ans 4,5 ans / 6 ans variable selon les cultures:
au minimum 9 mois

Si vous avez suivi depuis le début, vous savez que les bébés nécessitent énormément de soins. Vous savez aussi qu’il faut allaiter la petite chose (oui, nous sommes des mammifères, et l’allaitement des petits est une des caractéristiques principales de ce taxon), allaitement qui peut contribuer à une infertilité temporaire de la femelle (notons aussi une indisponibilité sexuelle de la mère primate lors de la période d’allaitement). Tous ces éléments contribuent à espacer les naissances chez une femelle.

Par contre, chez l’humain, c’est… du n’importe quoi. L’espacement est de 9 mois (la durée d’une grossesse environ), mais chez certaines femmes (et dans certaines cultures), les grossesses se succèdent presque continuellement. Je ne pense pas qu’il soit évident de donner beaucoup de soins à un bébé, si on est soi-même enceinte et/ou qu’on a déjà un tout-petit à peine plus vieux à s’occuper… Il faudrait voir si la communauté offre un soutien adéquat à ces femmes (donc, évaluer au cas par cas). Cependant, je vais parler pour ma culture (québécoise): je ne crois pas qu’il y ait un cercle social suffisant pour prendre soin des enfants de façon adéquate si on n’espace pas un minimum les naissances.

Mais de combien de temps a-t-on besoin? me direz-vous. Bonne question. On peut prendre exemple sur les gorilles et les chimpanzés: cela me semble logique. On peut aussi se baser sur les sociétés de chasseurs-cueilleurs, où la mobilité de la femme est réduite lorsqu’elle s’occupe d’un enfant, et où on espace d’environ 4 ans les naissances pour ne pas nuire au nomadisme, essentiel dans ce mode de vie (cf. Sahlins, 2011). À 4 ans, l’enfant est capable de se déplacer tout seul, de vaquer à ses petites occupations. Il demande de moins en moins de soins.

Étrangement, 4-5 ans, c’est aussi la moyenne de durée des couples (ou à peu près la durée de l’influence des hormones en cause dans le sentiment amoureux (Wikipédia)). Y a-t-il un lien de causalité? C’est à vérifier.

Mises à jour:
- Génétique des chimpanzés: 12 juin 2012
- Critères de sevrage: 21 juin 2012
- Ajout de sources (et corrections) pour le tableau 4: 1er octobre 2012
(1) J’ose espérer que mes lecteurs/trices ont remarqué que j’essaie de toujours indiquer mes références dans ce blogue…

(2) Ce constat nous amène à l’épineux problème de l’intelligence et de son évaluation chez diverses espèces. On ne peut pas vraiment comparer des espèces qui sont de tailles différentes seulement sur la base du poids du cerveau. En effet, plus le corps est gros (et donc lourd), plus le cerveau l’est aussi. Ainsi, l’éléphant d’Asie a un cerveau pesant 5,5 kg; c’est normal que ce soit plus que l’humain, puisqu’il pèse aussi beaucoup plus (5000 kg).
Par contre, on peut constater que certaines espèces ont un cerveau sensiblement plus lourd par rapport au poids de leur corps que ce qu’on peut voir chez d’autres. Ainsi, la vache pèse plus que l’humain (500 kg), mais son cerveau ne pèse que 0,5 kg (référence: DidacTIC, à voir aussi pour d’autres détails croustillants).
Pour diverses mesures de l’intelligence (coefficient d’encéphalisation, rapport taille du cerveau / masse du corps, taille du cerveau à la naissance versus celle à l’âge adulte), voir Wikipédia.

(3) Il faut ici préciser des éléments. La définition « médicale » de la prématurité s’applique à un enfant né avant d’avoir atteint 37 semaines de gestation (à partir de la fécondation). Cette prématurité n’est absolument pas un événement rare: si elle varie en fonction des cultures, au niveau mondial, il y aurait plus d’un enfant sur dix (!) qui naîtrait prématurément (cf. Wikipédia). Au niveau anthropologique, ce sont tous les bébés humains qui seraient prématurés (au sens où ils sont beaucoup moins développés à la naissance que les autres primates).

(4) Mettons les choses au clair tout de suite: il y a à mon avis de très mauvaises raisons de cesser l’allaitement. Pour n’en nommer que quelques-unes: peur de rendre l’enfant (surtout un garçon) homosexuel (!!!!) ou dépendant, idée que le lait ne suffirait plus au bébé, que l’allaitement retarderait l’acquisition du langage, etc. (voir Didierjean-Jouveau (2007)). Je vais le dire très clairement: il n’y a aucune recherche scientifique qui peut faire un lien entre des problèmes futurs (quels qu’ils soient) et l’allaitement (prolongé ou non). Bien au contraire, toutes les études montrent des avantages à l’allaitement, à la fois pour le bébé et pour la mère, surtout s’il est prolongé. Bon. J’espère que j’ai été bien comprise!

Transports de bébés

Je suis tombée l’autre jour sur une belle photo de chimpanzés:

On peut voir une femelle chimpanzée (plus précisément, des bonobos), transportant son petit sur son dos, mais aussi une branche dans sa gueule. Je ne serai pas étonnée que ce soit un bâton de canne à sucre, friandise très populaire. On peut aussi remarquer qu’elle a des seins proéminents, signe assez sûr qu’elle allaite (les femelles singes ayant la poitrine plate en temps normal) (source de l’image: Wikipédia, photo de Pierre Fidenci).

Je vous dirai une autre fois la différence entre bonobos et chimpanzés communs. Disons qu’il s’agit de 2 espèces cousines et très semblables.

Ce qui me fascine, ici, c’est – non: pas les seins! – c’est, disais-je, le fait qu’elle porte son bébé sur son dos. Et ici, je vais appuyer sur une idée qui m’est très chère: celle du contact avec l’enfant.

Remarquons donc maman bonobo qui fait ses petites « courses », avec bébé sur le dos. Nos cousins primates ont 2 gros avantages sur nous pour cette pratique:

  1. Les bébés naissent beaucoup plus développés que les nôtres: cerveau plus mature, muscles plus forts… Le bébé comprend tout seul ou presque la façon de s’accrocher, de signaler à sa mère qu’il est en train de tomber, et l’importance de rester tout contre sa maman.
  2. Les singes sont poilus (en tout cas, beaucoup plus que les humains): ça donne plus de façons de s’agripper pour le bébé.

Il ne faut pas penser pour autant que porter son bébé est en dehors de nos capacités: c’est compter sans l’ingéniosité et l’intelligence d’Homo sapiens! Un peu partout dans le monde et à travers les époques, les mamans (et de plus en plus les papas) ont trouvé des moyens de porter leurs bébés sans trop se fatiguer les bras, et tout en vaquant à leurs occupations.

Mère wayana (Guyane française, village de Antecume-Pata, 1979) et son jeune sur la hanche (source de l’image: Wikipédia, photo prise par Paul Scot).

Le portage (autrement dit: la maman ou le papa qui porte son bébé) comporte plusieurs avantages non négligeables:

  • Le bébé est à une température plus constante (peu importe le climat – chaud ou froid ou tempéré), surtout s’il est porté à même la peau. Plusieurs cultures ont donc créé des vêtements de portage, adaptés spécialement pour le transport du bébé.
Famille inuit dans ses occupations traditionnelles (1917). La mère porte un manteau dont le capuchon est conçu spécialement pour abriter un poupon. Les enfants sont intégrés très rapidement aux occupations quotidiennes, ce qui permet de créer des liens familiaux très forts (source de l’image: Wikipédia, photo prise par George R. King).
  • Le bébé est constamment en contact avec un adulte (le plus souvent ses parents), ce qui contribue à le rassurer et à le calmer (et on se rappellera qu’on veut un bébé qui arrête de pleurer!). En plus, il est constamment bercé, le petit veinard!
  • Je l’ai dit, mais c’est important: le portage permet un transport simple du bébé (qui n’a pas essayé de prendre seul(e) avec bébé le métro avec les escaliers à monter ou à descendre, une poussette, un ou deux sacs – ne serait-ce que pour avoir des couches de rechange – et PERSONNE pour aider à tenir la poussette ne comprendra pas, c’est sûr, l’intérêt du portage). C’est ce que j’appelle du vrai « transport tout terrain ».
  • De plus, le portage permet d’avoir les mains libres!
  • Autre élément déjà mentionné: l’attachement se développe davantage entre le porteur et l’enfant. Cela permet, d’une part, de prévenir la dépression post-partum chez la mère (qui se sent encore importante et moins mise de côté), et, d’autre part, d’augmenter la participation du père dans les soins donnés à l’enfant (et qu’il se sente lui aussi important).
  • Il semblerait que la courbure de la colonne vertébrale soit mieux respectée si l’enfant est porté (il est le plus souvent un peu courbé vers l’avant, les jambes repliées vers sa poitrine) que s’il est couché sur le dos constamment. On pourrait également prévenir la dysplasie de la hanche (ne me demandez pas c’est quoi: je ne suis pas sûre d’avoir compris mais ça semble être un problème lié à un mauvais emboîtement du fémur dans le bassin).
  • Bébé est stimulé par son environnement (il voit presque tout!), tout en étant rassuré par le contact avec le parent. Il est également beaucoup plus remarqué par les autres adultes (et reçoit donc une importante dose de gouzi-gouzi, de « qu’il est mignon » et de sourires).
  • Pour un papa qui porte son bébé, c’est aussi une grosse séance de valorisation masculine. D’une part, toutes les jeunes femmes (ou presque!) vont vous regarder avec un air de concupiscence. Pourquoi? D’abord parce que vous serez super adorables, vous et votre enfant (coefficient de mignardise augmenté de façon exponentiel par la proximité du bébé). Ensuite parce que les femmes trouvent important que le père participe aux soins aux enfants – et vous être la preuve vivante que vous le faites!
  • C’est aussi une méthode de séduction que je recommande aux hommes célibataires: se balader dans une rue piétonnière avec un poupon dans le dos. Précisez bien que ce n’est pas votre enfant, que vous rendez service à une copine (vous passerez pour l’homme le plus gentil de la Terre, et, surtout, le plus fiable. Imaginez: une femme vous confie son enfant…!), et récoltez les numéros de téléphone pour remplir vos soirées. Effet garantie!
  • Pour la maman, après l’accouchement, cela peut être une bonne façon de se remettre en forme. En plus, comme le poids du bébé augmente progressivement, vous augmentez de la même façon l’effort à fournir. Pour perdre le petit surplus accumulé durant la grossesse, c’est gagnant sur toute la ligne!
  • Pour les bébés nés prématurément (avant 37 semaines de gestation), le portage permet de rattraper très rapidement leur retard de développement par rapport aux autres enfants. Ils prennent du poids plus vite, souffrent moins du froid, sont plus dans un contexte qui rappelle l’utérus (et vous savez combien c’est important l’utérus pour un bébé!).
Porte-bébé kiowa en perles (Amérindiens des plaines américaine), datant du début du 20e siècle (source de l’image: Wikipédia, photo de Wendy Kaveney).

Je n’ai trouvé personnellement que 3 désavantages à porter un bébé.

  1. Certains modèles de porte-bébés ou d’écharpes sont plus compliqués à installer que d’autres. Il faut une certaine habitude et beaucoup d’essais parfois pour réussir à bien installer bébé. Testez le modèle en magasin avec bébé ou un gros sac de riz (si bébé n’est pas encore parmi nous), pour voir si vous arrivez à mettre en place tout le gréement (1). Restez patients, vous surtout mais bébé aussi (petit conseil: faites vos tentatives lorsque bébé est de bonne humeur, et non pas quelques secondes avant de partir en catastrophe parce que vous êtes en retard…).
  2. Il faut changer de positions de portage régulièrement. Ne faites pas l’erreur de prendre l’habitude de toujours mettre l’enfant sur le même côté: vous aurez des problèmes à le mettre de l’autre sens quand vous vous rendrez compte (lorsqu’il sera plus lourd) que vous forcez constamment d’un seul côté du corps…
  3. Lorsqu’il sera trop pesant pour vous, ou si vous cessez de le porter constamment, vous devrez passer à un autre moyen de transport (2) (moins pratique, moins intime…). Cela peut être un petit deuil à faire.

Finalement, il semblerait que le portage retarde l’apprentissage du bébé à s’endormir tout seul. Mais vous connaissez ma position sur ce sujet (exposée en détails par ici) : en gros, ce n’est pas un problème de dormir avec le bébé.

Femme indienne et son enfant (état de Sikkim, en 2004). Le portage permet l’exploration du monde par le bébé tout en le sécurisant (source de l’image: Wikipédia, photo de Steve Evans).

Porter mon fils a été une des plus belles expériences pour moi de la maternité. Je l’appelais mon petit kangourou.

Sources:
Page wikipédia sur le portage d’enfants.
Pour en savoir plus sur la méthode « kangourou » pour les prématurés: Psycho.net

(1) C’est une expression de ma ville natale, Québec, qui fait allusion aux cordages et voilages des bateaux. Le gréement est en général une image pour quelque chose de compliqué à installer.

(2) En cessant de vous entraîner à le porter, vous ne pourrez plus le faire éventuellement… Par exemple, moi j’ai dû arrêter quand j’ai recommencé à travailler: je ne me promenais plus tous les jours avec mon fils, et il était devenu trop lourd pour que je le porte sans entraînement régulier (il avait 15 mois).

Coliques (2): les solutions

Je ne ferai pas languir les parents éplorés par les coliques de leur bébé (qui attendent depuis hier la suite de l’article sur les coliques): je vais vous résumer la méthode du Dr Karp (2003) pour calmer les crises « existentielles » chez les poupons.

Cette procédure se détaille en 5 étapes simples, à faire les unes après les autres (mais en ne cessant pas les précédentes!):

  1. Emmailloter le bébé.
  2. Coucher bébé sur le côté ou sur le ventre
  3. Faire « shhhhh » ou installer un autre « son blanc »
  4. Balancer vigoureusement en rythme
  5. Donner quelque chose à téter (doigt, sein, suce, biberon…).

Concrètement:
Il faut premièrement emmailloter. Pour des conseils de pro, aussi marrants qu’efficaces, et même une vidéo en prime, voyez le site des Népalais. L’idée de base est de reproduire l’environnement de l’utérus: c’est étroit, c’est chaud… C’est peut-être la même idée que pour le bain, mais je trouve moins dangereux de faire dormir un bébé emmailloté que dans le bain…!

Petit hic a: évitez d’emmailloter s’il fait super chaud ou si bébé a de la fièvre.
Petit hic b: il faut libérer bébé lorsqu’il ne dort pas, histoire au minimum de changer sa couche!
Petit hic c: évitez que la couverture ne vienne toucher les joues du bébé, ou il fera le réflexe des points cardinaux (il cherchera un sein inexistant, ce qui est, vous en conviendrez, très frustrant), et cela nuira à l’effet calmant de la procédure.

Démonstration du réflexe des points cardinaux: en appuyant sur une joue, bébé tourne automatiquement la tête vers le point de contact, cherchant le sein. Ce réflexe faciliterait l’allaitement (source de l’image: Wikipédia).

En passant, certaines cultures mettront de la corde, une ceinture ou un équivalent local pour faire tenir le « bébé-gami » (origami du bébé): j’autorise également le ruban collant électrique (mieux connu comme le « duck tape » au Québec) et l’utilisation de couvertures spécialement conçues pour l’emmaillotage avec du velcro (et c’est une bonne idée cadeau pour de nouveaux parents!). Si bébé devient bleu, desserrez. S’il devient mouillé de sueur sur la nuque, il a trop chaud. (Mise à jour: pensez à utiliser une couverture plus légère ou plus chaude selon les conditions climatiques locales.)

Deuxièmement, en couchant bébé sur le côté ou sur le ventre, on évite le réflexe de Moro, qui remplace le sursaut chez les bébés: en fait, lorsqu’il entend un gros bruit ou qu’il a l’impression qu’il va tomber, bébé a peur, étend les bras et les jambes dans un mouvement brusque (et pleure habituellement). On s’entend qu’à gigoter autant qu’il peut dans une crise de coliques, il puisse effectivement avoir peur de tomber…!

Exemple de réflexe de Moro (bon, décidément, ce bébé a subi toutes les expérimentations sur les réflexes archaïques…!). Si vous voulez tester chez vous, faites vite! Les réflexes archaïches disparaissent généralement au bout de quelques mois (3-4 mois) (source de l’image: Wikipédia).

Troisièmement, il faut penser encore une fois « utérus » et reproduire les bruits que le foetus entend dans le ventre de sa maman. Certains gadgets sur le marché reproduisent ces bruits (plutôt intolérables pour les plus de 18 mois, mais que voulez-vous? ça n’a pas été prévu pour vous!). Vous pouvez aussi utiliser le bruit de l’aspirateur, du sèche-cheveux, de la télévision ou de la radio (entre deux postes).

La plupart des bébés seront déjà calmés lorsque vous en arriverez au numéro 4, mais pour les plus réfractaires, il faut poursuivre.

Quatrièmement, il faut balancer bébé. La position « en ballon de football » plaira sûrement au papa (avec petite danse), mais pour les mamans (souvent moins fortes des bras), voici des solutions de remplacement: mettez bébé sur vos genoux, et balancez-vous sur une chaise berçante. Ou encore, placez-vous assise sur le sol, jambes allongées, avec le bébé sur vos cuisses (toujours sur le côté ou le ventre), et penchez vos pieds d’un côté à l’autre en rythme (c’est la façon utilisée un peu partout dans le monde). Si vous en avez un, installez-vous dans un hamac (en prime: détente pour la maman).

ATTENTION: quand je parle de « balancer », il faut que la tête suive le corps: ce n’est pas un bébé « secoué », ici!!!!! Le bébé secoué subit de violentes secousses qui lui causent des traumatismes crâniens. Si la tête suit le corps, tout va bien. Et allez-y doucement quand même. J’ai dit rythme! pas violence!

Finalement, une fois que bébé commence à se calmer, offrez-lui la cerise sur le gâteau: quelque chose à téter.

Il semblerait qu’un bébé « entraîné » à cette méthode se calme en quelques secondes (et on remercie le ciel et tous les hauts responsables de la chose). C’est assez logique, d’ailleurs, qu’il existe un bouton « arrêt » sur ces petites choses (en bon québécois, on dirait un « piton off »).

Par contre, un poupon sur qui on tente la chose pour la première fois pourrait prendre un certain temps avant de comprendre que c’est exactement ça qu’il veut. Mettez-vous à sa place: il est complètement abruti par ses propres cris, ses propres coups qu’il se donne au visage avec ses bras, il est épuisé (même s’il a plus de résistance que vous!)… Donnez-lui une chance et obstinez-vous à poursuivre le traitement. C’est normal qu’il ne se calme pas instantanément les premières fois. N’abandonnez pas.

En tout temps, respirez par le nez, ne hurlez pas sur bébé (de toute façon, il ne vous entend pas), et ne le secouez pas!!!!!!!!!!!!

Parlez à des intervenants de crise si vous n’en pouvez plus, ou laissez bébé dans son lit quelques minutes pour aller vous calmer. Il sera moins en danger le temps que vous fassiez un tour dans la maison que si vous perdez patience.

Dites-vous que vous n’êtes pas des mauvais parents parce que bébé pleure, que ce n’est pas de votre faute, et qu’il ne vous en veut pas.

Une des raisons évoquées par Karp (2003) pour expliquer les coliques, c’est… la prématurité chez le bébé humain. Si cela vous sonne connu, bienvenu dans le club!

Mise à jour: 25 décembre 2011 (rajout du sous-titre et du lien vers le 1er article)

Mise à jour 2: 8 juillet 2012 (idée des couvertures légères ou chaudes).

Bassin, bipédie, incendie

J’ai envie d’expliquer brièvement quelque chose que la plupart des gens ignorent. Une réalité que même votre médecin pour votre suivi de grossesse ne saura pas. Ça part d’une idée toute simple: pourquoi ça fait mal quand on accouche?

Vous connaissez probablement déjà la condamnation de la Genèse:

Il [Yahvé-Dieu­] dit à la femme : J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi. (Genèse, III, 16).

Résumé de l’épisode précédent: comme la femme (Ève) a convaincu l’homme (Adam) de manger du fruit de l’arbre interdit, tous deux sont punis par Dieu pour avoir désobéi. À la femme, la souffrance de l’accouchement, à l’homme les peines du travail sont dévolues.

Adam et Ève, et l’inévitable serpent, juste après la Faute. Tableau de James Tissot (autour de 1896-1902): God’s Curse (source de l’image: Wikipédia).

Mais quelle est l’idée derrière, au juste? Pourquoi doit-on signaler que la femme enfantera dans la douleur? Parce que les autres femelles n’éprouvent pas une telle épreuve.

Maman chimpanzé peut accoucher seule. Elle n’a pas l’air de souffrir tant que ça. Elle n’en est pas raplapla pour les prochaines semaines. Par contre, bébé chimpanzé naît comme l’humain, selon des observations récentes (début 2011): la tête sort, face à la mère, puis les épaules (ce qui permettrait de libérer rapidement ses voies respiratoires (cf. nouvelle sur MaxiSciences).

Chez maman humaine, la chose est moins aisée. Il faut bien comprendre une chose: le crâne du bébé est légèrement trop gros pour le passage pelvien (= le « trou » dans le bassin).

Démonstration:

Bassin d’homme à gauche, de femme à droite. Première différence: le trou pelvien, presque bouché chez l’homme. C’est par là que doit passer le bébé lors d’une naissance « par les voies naturelles » (autrement dit, par le vagin). Dessins de Henry Gray, extrêmement connu pour son livre Gray’s Anatomy (cela vous permettra de mieux savourer la série télévisée qui porte presque le même nom…) (source des images: Wikipédia).

Pour passer, le crâne du bébé doit se mettre dans une des diagonales du passage pelvien. Pour bien voir cette gymnastique, je vous recommande le site Césarine, avec des schémas très clairs. Disons que le but ici n’est pas vraiment d’illustrer la difficulté de la plomberie… Mais on regardera quand même une vue plongeante montante du bassin.

Bassin féminin (mise à jour: vu d’en dessous), avec les grandeurs moyennes (toujours le Gray’s Anatomy, décidément fort utile). Donc, pour profiter de la grandeur maximale du passage pelvien, le crâne doit s’engager notamment dans une diagonale (à ajouter sur le X déjà présent dans le schéma) (source de l’image: Wikipédia).

On remarquera que le coccyx « bouche » une partie du passage pelvien (zut, qu’est-ce qu’il fabrique là, cet organe vestigial?). Rappelons que le coccyx est un reste de la « queue » de l’embryon humain – un vestige évolutif…

Bon. On le saura. L’accouchement est difficile chez l’humaine. Mais pourquoi?????

Ici, il faut dire deux mots d’évolution, à charge d’élaborer une autre fois (il est tard, cher/chère lecteur/trice!!). Pour faire court (le suspense est intenable!), l’accouchement se voit compliqué chez l’humain par deux tendances évolutives contradictoires. À savoir:

  1. La bipédie (marche sur les membres postérieurs): elle nécessite des modifications au bassin, notamment pour pouvoir soutenir les organes internes (le bassin prend ce qu’on appelle une forme de corbeille = il s’arrondit, devient moins haut, mais plus large d’avant en arrière). La bipédie est devenue probablement un avantage évolutif pour certaines espèces, dont nos ancêtres (la preuve: nous sommes là).
  2. L’accroissement du volume du cerveau, et son corollaire, celui du crâne. Plus le cerveau est gros, plus le crâne doit être spacieux aussi (imaginez sinon les migraines!). Par contre, le bassin ne peut pas devenir plus large, sinon la bipédie n’est pas possible…

1 + 2 = gros gros problèmes pour la naissance. Si le bébé, au moment de l’accouchement, a la tête trop grosse, ça ne passe pas. Il reste coincé. Tout le monde en meurt (maman + bébé). Ça ne donne pas beaucoup de descendants…! On pense donc qu’il y a eu sélection (= ceux avec des caractéristiques avantageuses pour survivre ont effectivement survécu et transmis leurs caractéristiques héréditaires) de bébés venant au monde de façon prématurée.

Voilà. Le mot est lancé. L’humain naît de façon prématurée. Parce que sinon, son crâne serait trop gros (et il l’est déjà dans beaucoup de cas…!). Le développement du crâne se poursuit très longtemps après la naissance, lui permettant d’atteindre des mesures impressionnantes (par rapport au poids corporel humain).

Mais il ne faut pas brusquer les choses. Ce serait prématuré de conclure. Je vous laisse sur votre curiosité.

Mises à jour: 8 janvier 2012