Le père Noël analysé par Lévi-Strauss

Je vous ai promis un résumé de l’étude de Claude Lévi-Strauss (1908-2009) sur le père Noël. Avant tout, il faut résumer un peu qui est Lévi-Strauss et quelle est sa méthode.

Claude Lévi-Strauss en 2005. Il est décédé à 100 ans (source de l’image: Wikipédia).

Lévi-Strauss est un anthropologue célèbre pour son travail sur les mythes, mais c’est avant tout une des figures fondatrices du structuralisme en Sciences humaines. Un homme de théorie plutôt que d’action, mais bon, on ne peut pas être parfait. Par contre, je dois avouer que sa lecture est d’un style très pénible: je préfère nettement les auteurs américains (« keep it simple and get to the point »). Mise à jour: On m’excusera ici un préjugé tenace: il s’agit d’une lecture « indigeste » pour les non-initiés à l’anthropologie (comme je l’étais lors de ma première lecture de Lévi-Strauss): après bien des années, je découvre enfin pourquoi il a une telle réputation en tant qu’auteur classique!

N’empêche que Sa méthode, le structuralisme, a profondément bouleversé le paysage. Lévi-Strauss s’est inspiré de la méthode d’analyse formulée par Ferdinand de Saussure (1857-1913) pour la linguistique. Grosso modo, on y voit la langue (ou la culture dans le cas de Lévi-Strauss) comme un ensemble d’éléments organisés et reliés entre eux. Les liens se feraient davantage à un niveau inconscient, mais il serait possible de les décortiquer par la méthode structurale. J’ai fait un cours à l’université là-dessus, et, je vous assure, c’est d’une complexité sans fond. Prenons un exemple de Lévi-Strauss lui-même sur sa façon d’expliquer le processus:

Si [...] l’activité inconsciente de l’esprit consiste à imposer des formes à un contenu, et si ces formes sont fondamentalement les mêmes pour tous les esprits, anciens et modernes, primitifs et civilisés, comme l’étude de la fonction symbolique, il faut et il suffit d’atteindre la structure inconsciente, sous-jacente à chaque institution et à chaque coutume, pour obtenir un principe d’interprétation valide pour d’autres institutions et d’autres coutumes. (Lévi-Strauss, Claude (1958). Anthropologie structurale, Paris, Plon, p. 28, cité in: Miguelez, 1989)

Autrement dit, il prétendait que les liens dégagés dans un contexte culturel X pourraient s’appliquer au contexte Y, parce que la structure mentale (l’organisation cérébrale, la manière de penser, si vous préférez) serait la même partout chez les humains. La plupart du temps, on fonctionne par oppositions et correspondances. Petit exemple simple, sur les thèmes stéréotypés du masculin et du féminin en Occident (auxquels je n’adhère pas entièrement, mais c’est pour le bien de l’exposé):

masculin féminin
homme femme
activité passivité
raison émotion
mathématiques langues
orientation observation

Notez que dans le tableau précédent, les colonnes sont des correspondances, tandis que les termes sur les lignes s’opposent entre eux.

Mise à jour (structure des phrases): Un projet ambitieux, donc et une hypothèse difficile à prouver. Mais qui donne aussi, parfois, des résultats intéressants. Voyons donc ce que Lévi-Strauss avait à raconter sur le père Noël en 1952.

Il commence par rapporter un fait divers où une effigie du père Noël a été pendue et brûlée le 23 décembre à Dijon sur le parvis d’une église. Explication des exécuteurs (= le clergé): le père Noël est « usurpateur et hérétique » (Lévi-Strauss, 1952, p. 1573); il s’agissait d’un sacrifice « religieux » pour montrer aux enfants que le vrai personnage central à Noël est le Christ.

Au lieu de se demander pourquoi le père Noël plaît tant aux enfants (au point qu’on jugera nécessaire de l’éliminer), Lévi-Strauss s’est demandé pourquoi les adultes avaient pris la peine de l’inventer. Il remarque tout d’abord que l’anecdote rend mal à l’aise: le clergé s’est rétracté (ou a tenté de se camoufler dans la tapisserie), le gouvernement (à tendance parfois religieuse de l’époque) ne savait plus trop où donner de la tête, tandis que l’opinion publique se rangeait aux bêtises conventionnelles (« c’est une croyance si jolie qui ne fait de mal à personne »). Ce qui est vraiment rigolo, c’est bien l’attitude de l’Église, qui se place du côté de la vérité (mise à jour: « le père Noël n’existe pas »), alors que les anticléricaux se mettent à défendre une croyance irrationnelle. Bref, un beau délire des Fêtes.

Gravure du livre The Examination and Tryal of Father Christmas (1686) de Josiah King (Folger Shakespeare Library, Washington, D.C.). Ce bouquin a été publié juste après que Noël ait été réintégré comme fête sacrée en Angleterre après la Restoration (17e siècle) (source de l’image: Wikipédia).

Classiquement, on mettait sur le compte de l’américanophilie de l’après-guerre cette vogue du père Noël mise à jour: en France. On remarquait en effet, depuis 1949 environ, une augmentation des rites liés à Noël (sapins, papiers d’emballage, cartes de voeux, quêtes de l’Armée du Salut, pères Noël dans les grands magasins). Au lieu de parler de simple emprunt servile (ce qu’on nomme en anthropologie de la diffusion – l’imitation d’une pratique culturelle et sa propagation à partir d’un foyer d’invention), Lévi-Strauss parle plutôt de diffusion par stimulation, où l’usage est adopté parce qu’il y a déjà un désir, un besoin ou une pratique semblables dans la nouvelle communauté. Il cite comme exemple le papier d’emballage, déjà existant en France, mais moins beau et moins directement associé à la fête de Noël, qui sera remplacé par le papier chatoyant des Fêtes (avec symboles adéquats).

Lévi-Strauss constate également l’existence de plusieurs coutumes qui datent parfois de très loin (et qui, surtout, préexistaient à la mode américaine):

  • augmentation du niveau de vie, liée à une hausse des célébrations de Noël avant la Deuxième Guerre mondiale (en France et dans toute l’Europe);
  • utilisation du gui, probablement d’origine druidique, mais redevenue populaire au Moyen Âge;
  • décoration du sapin mentionnée dans des textes allemands du 17e siècle (récupérée en Angleterre au 18e et en France au 19e siècle);
  • présence d’un culte des arbres en Europe, datant probablement de la préhistoire (d’où l’arbre de Noël, le gui, le houx, etc.);
  • don aux enfants de bonbons et de jouets servant à décorer une branche de sapin ou de houx (avant le 19e siècle);
  • usage de la bûche de Noël (qui deviendra gâteau), au Moyen Âge toujours, qui devait être assez grosse pour brûler toute la nuit dans l’âtre (même chose pour des cierges énormes);
  • ornementation des édifices pour les fêtes des Saturnalia (Saturnales) romaines avec de la verdure (lierre, houx, sapin);
  • promenade de trophées de rennes durant la Renaissance et lors des danses de Noël en Angleterre;
  • diversité des noms attribués au père Noël (saint Nicolas, Santa Claus, etc.) – j’en ai parlé déjà.

On ne peut donc pas parler de la survivance d’une tradition archaïque (puisqu’elle est de sources et d’époques trop diversifiées), mais bien d’une convergence ou, pour utiliser un vocabulaire spécialisé, d’un syncrétisme (mélange de croyances, de rituels différents).

On voit donc converger vers un seul symbole, l’arbre de Noël, toutes sortes de croyances et de légendes: « arbre magique, feu, lumière durable, verdure persistante » (Lévi-Strauss, 1952, p. 1579). On peut aussi voir des symboles liés au père Noël (dons aux enfants, rennes, personnages divers) qui sont aussi des syncrétismes. Toutes ces fusions sont d’ailleurs très modernes, puisque les fêtes de Noël ont connu des popularités inégales au fil du temps.

Rien de neuf sous le soleil? Peut-être.

Peinture de Jan Steen (autour de 1665-1668), intitulée Le festin de saint Nicolas (Het Sint Nicolaasfeest), où on voit des enfants et des adultes surveiller une cheminée, tandis que d’autres s’amusent avec leurs cadeaux (source de l’image: Wikipédia, photo prise par G. Jansoone).

En tout cas, ce qui est nouveau, c’est la façon dont Lévi-Strauss perçoit la croyance au père Noël. Pour lui, c’est à la fois (foi hihihi!) une sorte de divinité (les enfants lui rendent un culte en lui envoyant des lettres et des prières) qui punit ou récompense; et à la fois une croyance liée à un rite de passage et d’initiation (voir le magnifique van Gennep (1969)).

En fait, croire au père Noël, c’est appartenir à une classe d’âge (qui se définit d’ailleurs en grande partie par cette croyance – on est à « l’âge où on croit encore au père Noël »), ce qui place les petits enfants en opposition par rapport aux adultes. Les adultes entretiennent soigneusement cette croyance chez les plus jeunes. On dira ainsi qu’un enfant qui est « dans le secret » de la non-existence du père Noël fait partie des initiés et qu’il est le « gardien d’un grand secret » (cf. Delaleu).

Le père Noël peut être comparé à une série de personnages mythiques ou divins, présents dans diverses cultures, qui sont chargés de sanctionner ou de gratifier d’un cadeau le comportement des enfants (Lévi-Strauss donne l’exemple des katchina chez les Pueblo aux États-Unis). Menacer la désobéissance de la visite du Père Fouettard, c’est tenter d’asseoir l’autorité des aînés. C’est aussi la fonction des rites d’initiation (ceux qui sont les novices d’aujourd’hui seront les initiés de demain…) afin de perpétuer les relations de pouvoir entre les groupes d’âge.

Le père Noël est également en charge des cadeaux, ce qui implique des échanges entre les générations. Les enfants sont en position de réclamer quelque chose (bonbons, joujoux…), ce qu’ils ne peuvent pas faire impunément en temps normal. Plus, ils exigent énormément. Mais pourquoi leur donne-t-on tout à coup, à la fin de l’année, ce privilège de revendication?

C’est que les enfants représentent une catégorie sociale à part, spéciale: ils ne sont pas tout à fait de notre monde (ils ont leur monde à eux, leur culture, leurs jeux, leurs mots, leurs codes…). Cela peut être un peu étonnant, mais plusieurs peuples considèrent les enfants comme appartenant au royaume des morts. La démonstration de Lévi-Strauss est ici un peu faible: il passe des katchina, personnages mise à jour: pueblo représentant des enfants morts tragiquement, et qui « reviennent » à intervalles fixes (en fait, ce sont des adultes qui se déguisent) pour donner des cadeaux aux enfants sages, à une opposition entre les morts (=les enfants) et les vivants (= les adultes).

En fait, Noël (tout comme beaucoup de fêtes et de carnavals) est une période où tout est sens dessus-dessous: les barrières sociales sont momentanément levées, les enfants n’en font qu’à leur tête, on mange sans retenue, on se couche tard, on ne travaille pas. Le père Noël serait l’héritier direct de la coutume d’élire un enfant comme Abbé de Liesse (ou Abbé de la Malgouverné), qui prenait la direction d’un groupe d’adolescents turbulents (ils se permettaient toutes les transgressions à l’ordre social – vol, viol, meurtre…) (1).

Décembre est ainsi devenu le carrefour de plusieurs traditions disparates:

  • le 25 décembre = l’Abbé de Liesse était élu et sévissait;
  • le 6 décembre = fête de Saint Nicolas;
  • du 17 au 24 décembre = fêtes païennes (Saturnales)
  • le 28 décembre = le jour des Saints Innocents, et élection d’évêques-enfants
  • libertas decembris (fêtes de décembre) = un relâchement des moeurs en décembre
Copie d’une scuplture d’Ernesto Biondi de 1900, intitulée « Saturnalia » (copie de 1909) dans le jardin botanique de Buenos Aires. On remarquera l’ivresse des personnages, ainsi que leurs tenues négligées (source de l’image: Wikipédia, photo de Roberto Fiadone).

Ces traditions offrent en commun à la fois une occasion de communion (on « oublie » les distinctions sociales pour un moment) et d’opposition (les jeunes contre les adultes) ou, comme le dit si bien Lévi-Strauss (1952, p. 1585): « Pendant la Noël comme pendant les Saturnales, la société fonctionne selon un double rythme de solidarité accrue et d’antagonisme exacerbé [...]« .

Saint Nicolas, cet abbé chrétien, a remplacé l’Abbé de Liesse. Le jeune est devenu un vieillard.

Un personnage réel est devenu un personnage mythique; une émanation de la jeunesse, symbolisant son antagonisme par rapport aux adultes, s’est changée en symbole de l’âge mûr dont il traduit les dispositions bienveillantes envers la jeunesse; l’apôtre de l’inconduite est chargé de sanctionner la bonne conduite. Aux adolescents ouvertement agressifs envers les parents se substituent les parents se cachant sous une fausse barbe pour combler les enfants. (Lévi-Strauss, 1952, p. 1586)

Alors qu’on voyait s’opposer trois groupes d’âge au Moyen Âge (enfants-jeunes-adultes), on n’en retrouve plus que deux aujourd’hui (enfants-adultes). Tout l’aspect désordre social s’est reporté vers le Nouvel An.

Une gravure de Pieter Van der Heyden de 1559 (d’après Brueghel), nommée Fête des fous. On célébrait (tiens, comme par hasard!) cette fête en décembre au Moyen Âge, et on élisait la plupart du temps un abbé ou un roi des fous (source de l’image: Wikipédia).

Mais là où tout s’éclaire, c’est lorsqu’on replace Noël dans le contexte de l’année qui se termine. Le solstice d’hiver (jour le plus court) avec la crainte que la lumière ne revienne pas et que le monde cesse, vient couronner deux mois sombres et pluvieux, où la nature semble mourir. Le calendrier chrétien a fait de novembre le mois des morts, précédé de l’Halloween (All Hallows Eve -  la veillée de la Toussaint), où les enfants se déguisent en morts, squelettes, etc. pour quêter de porte à porte. On retrouve des quêtes d’enfants traditionnelles tout au long de novembre et décembre.

Cette présence des morts (symbolisés par les enfants) semble de plus en plus oppressante, jusqu’à son aboutissement, à Noël et au Nouvel An, où on sait enfin que la vie reprendra, que la lumière reviendra, que les morts nous laisseront en paix pour un an. On peut alors se montrer magnanime envers les morts (les enfants), les couvrir de cadeaux (2).

Lévi-Strauss voit dans l’affadissement de la fête de Noël (moins désordonnée, père Noël devenu bienveillant uniquement) une preuve que la mort est devenue moins effrayante pour nos contemporains:

Cette transformation est d’abord l’indice d’une amélioration de nos rapports avec la mort; nous ne jugeons plus utile, pour être quitte [sic] avec elle, de lui permettre périodiquement la subversion de l’ordre et des lois. La relation est dominée maintenant par un esprit de bienveillance un peu dédaigneuse; nous pouvons être généreux, prendre l’initiative, puisqu’il ne s’agit plus que de lui offrir des cadeaux, et même des jouets, c’est-à-dire des symboles. (Lévi-Strauss, 1952, p. 1589)

Ainsi, on ne peut comprendre parfaitement Noël qu’en référence à Halloween. Là où les enfants sont de « petits monstres », ils deviennent un peu plus tard des « anges » que l’on récompense.

Pour montrer de quoi pourrait avoir l’air un tableau d’analyse structurale entre Halloween et Noël, je me suis amusée à vous en faire un.

Halloween Noël
bonbons cadeaux
citrouille sapin, houx, lierre, gui (verdure permanente)
costumes très diversifiés costume de père Noël
enfants et adolescents (versus adultes) enfants et adultes
« trick or treat » (enfants menaçants) récompense des enfants sages
mort vie, renaissance
squelette, porte à porte (= extérieur) bas, souliers, cheminée (= intérieur)
noirceur, ténèbres lumière, bougies, feu

L’analyse structurale est un outil qui peut servir et être utile, mais qui a été élevé au rang de panacée universelle aux questions posées par les Sciences humaines, ce qui peut expliquer en partie pourquoi c’est en train de tomber dans l’oubli…

Par contre, ce serait trop dommage de passer à côté de ce très beau texte de Lévi-Strauss (« Le père Noël supplicié », à qui j’ai emprunté insolemment toutes ces idées), que j’ai moi-même et amoureusement numérisé et que vous pourrez lire en consultant les Classiques des sciences sociales de l’UQAC.

(1) La même chose se produisait lors des Saturnales romaines, où un homme, élu roi pour un mois, pouvait se permettre absolument tout, avant d’être solennellement massacré sur l’autel du dieu Saturne. Lévi-Strauss se permet ainsi une note humoristique à la fin de son article, en faisant remarquer que :

Grâce à l’autodafé de Dijon, voici donc le héros reconstitué avec tous ses caractères, et ce n’est pas le moindre paradoxe de cette singulière affaire qu’en voulant mettre fin au Père Noël, les ecclésiastiques dijonnais n’aient fait que restaurer dans sa plénitude, après une éclipse de quelques millénaires, une figure rituelle [celle du roi Saturne] dont ils se sont ainsi chargés, sous prétexte de la détruire, de prouver eux-mêmes la pérennité. (Lévi-Strauss, 1952, p. 1590).

 

(2) Il est à noter qu’on donne des cadeaux aux enfants même s’ils n’ont pas été sages (contrairement aux menaces qu’on leur fait).

Mises à jour: 6 juin 2012

Petite histoire du père Noël

Voici décembre bien entamé, et vous avez sûrement en tête Noël et son inséparable ami des enfants, le père Noël. Il y a plusieurs choses qui fascinent l’anthropologue en moi sur tout ce qui entoure le personnage du père Noël (et non, je n’y crois pas, mon fils non plus, je crois (mise à jour: vérifications faites, oui, il y croit)).

Il s’agit d’un syncrétisme (= c’est un mélange à peu près cohérent entre diverses croyances, de différentes provenances). Autrement dit, c’est l’évolution d’un système de pensées qu’il est possible d’étudier, de voir en action (contrairement à des ensembles mieux établis, mais aussi plus figés). Plus précisément, pour le père Noël, on peut retrouver des origines du côté chrétien avec saint Nicolas (Nicolas de Myre) considéré comme le patron protecteur des tout-petits, nordique avec Julenisse (un lutin qui distribuait des cadeaux aux enfants), celte avec le dieu Gargan ou viking avec un autre dieu, Odin.

  • Ainsi, les différentes façons de représenter ces personnages se sont mélangées et ont fini par donner l’image du père Noël actuel.
  1. Saint Nicolas: grande barbe, crosse d’évêque, mitre, vêtement à capuche
  2. Julenisse: barbe blanche, bonnet et vêtements de fourrure rouge
  3. Odin: homme âgé, barbu
À gauche, une poupée de pâte à sel représentant un lutin (Julenisse), une décoration de Noël fréquente dans les maisons scandinaves. Au milieu, des hommes aux Pays-Bas costumés en saint Nicolas et en Zwarte Piet (l’équivalent du père Fouettard). À droite, un dessin de Georg von Rosen, intitulé Odin le vagabond (sources des images: cliquer sur les noms des personnages pour accéder à leurs pages sur Wikipédia).
  • De même, les fonctions du père Noël lui viennent de ces personnages:
  1. Julenisse: distribue des cadeaux aux enfants à la Midtvintersblot (fête du milieu – mid – de l’hiver – vinter).
  2. Odin: descend sur Terre pour donner des cadeaux aux enfants scandinaves (ceux-ci doivent placer leurs souliers près de la cheminée avec des légumes dedans pour nourrir le cheval d’Odin, qui récompense leur gentillesse par des cadeaux ou des bonbons).
  3. Saint Nicolas: offre des cadeaux aux enfants sages (opposition avec le père Fouettard à partir du 17e siècle) le 6 décembre (jour de la fête du saint).
  • Le lien avec Gargan (dieu celte) est plus difficile à retracer: il serait le fils d’une déesse vierge (Belisama), fécondée par l’esprit du dieu Belenos. Comme cela ressemble beaucoup au mythe de la naissance de Jésus, il y a peut-être eu un rapprochement entre Gargan (réputé au grand coeur – donc le don aux enfants est proche), Noël et la célébration de Jésus… Il s’agit d’une hypothèse qu’il faudrait vérifier.

On s’aperçoit donc que la question de la couleur rouge fait surface très rapidement. Vous avez sûrement entendu dire que la compagnie Coca-Cola aurait créé l’image du père Noël (gros homme jovial avec un costume rouge) pour une de ses publicités, ou encore que le costume du père Noël était vert avant que Coca-Cola ne l’utilise dans sa publicité (pour voir des exemples des publicités en question). Il s’agit de deux légendes urbaines. Voici quelques faits le démontrant:

  • J’ai déjà parlé de Julenisse et de son vêtement à fourrure rouge.
  • En 1860, le Harper’s Illustrated Weekly arbore une couverture avec un père Noël portant un costume bordé de fourrure et enserré d’une large ceinture de cuir. Thomas Nast contribuera également, pendant ses 30 années de dessins caricaturaux pour le même journal, à former des caractéristiques qu’on retrouve encore aujourd’hui chez le père Noël: bonhomme rond, avec costume de fourrure rouge (à partir de 1866), résidence au Pôle Nord (1885)…
Dessin de Thomas Nast de 1863 pour le Harper’s Illustrated Weekly avec le Père Noël en couverture (source de l’image: Wikipédia).
  •  D’autres compagnies avant Coca-Cola ont utilisé le Père Noël dans leur publicité: Waterman en 1907 (fabricant de stylos), Michelin en 1919 (fabricant de pneus), Colgate en 1920 (fabricant de savon). On reconnaît toutefois à Coca-Cola d’avoir aidé à figer les représentations du Père Noël.
  • Il y a aussi le poème de Clement Clarke Moore (paternité incertaine), intitulé « A Visit from St. Nicholas », qui commence avec les célèbres vers:

    « Twas the night before Christmas, when all thro’ the house
    Not a creature was stirring, not even a mouse » (pour le poème en entier)

C’est dans ce poème, publié le 23 décembre 1823 dans le journal Sentinel de Troy (New York), qu’on présente le père Noël comme un lutin souriant qui a un traîneau volant avec 8 rennes (ami(e) lecteur-trice, sauras-tu les nommer? Réponses plus bas!) pour transporter sa carcasse dodue mais sympathique.

Une autre illustration de Thomas Nast de 1881 représentant le père Noël. La pipe rappelle les Hollandais – voir l’étymologie de Santa Claus (source de l’image: Wikipédia).

Enfin, je m’en voudrais de passer sous silence l’étymologie des noms anglais et français du père Noël. Là aussi, c’est assez enrichissant.

  • Anglais: Santa Claus (américain), déformation de Sinterklaas en néerlandais (= saint Nicolas). Saint Nicolas avait été choisi par l’Église catholique pour remplacer d’autres personnages non chrétiens en référence à la fête du Solstice d’hiver (le 20 ou 21 décembre, le jour le plus court de l’année). C’étaient des fêtes pour supplier les dieux de faire revenir la lumière, surtout pratiquées dans les pays du Nord (on se doute pourquoi…!).
    Pour expliquer le néerlandais, rappelons que les premiers colons hollandais de la vallée de l’Hudson célébraient saint Nicolas.
    On appelle également le personnage Father Christmas (Christmas référant à l’anglais Christemasse, signifiant « Christ’s Mass » où mass = messe).
Certains contes du floklore présentaient aussi le père Noël comme chevauchant une chèvre (source de l’image: Wikipédia).
  • À partir du 12e siècle en France, on parle d’un cortège voyageant de maison en maison, et dont le meneur est appelé vieux, puis Noël. C’était saint Nicolas (à partir du 11e siècle) qui distribuait les cadeaux aux enfants (mise à jour: dans certaines régions de France, c’est saint Martin qui distribue les cadeaux, probablement dans un mélange entre les 2 saints… (cf. Erny, 2000)). C’est après la Deuxième Guerre mondiale, sous l’influence américaine, que saint Nicolas fut remplacé par le père Noël.
  • Lors de la Réforme, les protestants luthériens voulurent rejetter les saints, et désignèrent l’enfant Jésus comme le distributeur (Christkind en allemand) – c’est aussi ce qu’on retrouvait comme légende dans le Québec catholique et en France – pour les cadeaux dans la nuit de Noël.
  • Aux Pays-Bas, les huguenots transformèrent saint Nicolas en Sinter Klaas et le dépouillèrent peu à peu de ses attributs religieux. De même, au 18e siècle, les Allemands remplacent les personnages chrétiens par des symboles plus anciens: fées, elfes, le vieil homme de Noël (Weihnachtsmann) distribuant des sapins décorés de cadeaux avec son traîneau…

Ce qui est bien, aussi, avec le père Noël, c’est que les adultes, tout en sachant très bien qu’il s’agit d’un personnage imaginaire, en parlent tout de même aux enfants comme s’il existait réellement. Ça aussi, c’est très étrange pour moi, puisque nous vivons dans un monde où la « magie » a été évacuée (Max Weber parlait d’un « désenchantement du monde »). Comment se fait-il que les parents « tiennent » ou trouvent important, fascinant, amusant, etc. que les enfants croient au père Noël? Je ne sais pas (mise à jour: mais Lévi-Strauss a sa petite idée là-dessus).

En tout cas, il n’existait pas dans ma maison, ce personnage. Mon fils s’en fait parler à la garderie et par ses grands-parents, mais pas chez moi. (Mise à jour: jusqu’à ce que je m’y intéresse de plus près, et, en effet, c’est vachement intéressant! Je vais m’y mettre!)

Décidément, je ne sais pas pour vous, mais « l’esprit » de Noël ne m’est pas tombé dessus ce matin…

Inspiré très librement des pages « Père Noël » et « Santa Claus » sur Wikipédia.

Réponses aux noms des 8 rennes: Fougueux (Dasher en anglais), Danseur (Dancer), Fringant (Prancer), Rusé (Vixen), Comète (Comet), Cupidon (Cupid), Tonnerre (Donder), Éclair (Blitzen).

Mises à jour (et éléments barrés): 23 décembre 2011