Nommer et classer

Si vous attendez un « heureux événement » (bel euphémisme!), vous avez peut-être commencé à vous poser une question très sérieuse: comment appeler la « chose », une fois sortie?

Bien sûr, il y a les répertoires de prénoms, avec parfois une garantie (les meilleurs, les traditionnels, les originaux, les populaires), avec leur signification (voire même leur « destin » – parce que les deux seraient liés), leur étymologie, la couleur associée, et j’en passe.

Mais pourquoi tout ce battage autour des prénoms? Sans prétendre à une vision scientifique, j’esquisserai ici quelques hypothèses (qui devront être vérifiées éventuellement!).

Premièrement, en Occident, le prénom ne changera pas une fois qu’il est donné, à moins de démarches exceptionnelles légales. Ceux et celles qui n’aiment pas leur prénom peuvent toujours se servir d’un surnom au quotidien, ou démarrer une carrière artistique (auquel cas l’emploi d’un pseudonyme est permis).

Il y a donc une certaine pression pour que le prénom soit « le bon »: on évitera, en temps normaux, les prénoms qui pourraient être défavorables à l’enfant (insultes, défauts, jeux de mots douteux à partir du prénom). Ainsi, en France, l’officier de l’État civil ne peut plus refuser un prénom depuis 1993, mais il doit informer le Procureur de la République en cas de termes trop extravagants, ce dernier pouvant, lui, rejeter ou non la demande – par exemple « Spatule » ou « Fourchette » n’ont pas été acceptés (ni en France, ni au Québec pour le premier – voir l’article de monfairepart.com).

À peu près tout le monde fait référence aux prénoms des enfants du couple Brad Pitt – Angelina Jolie (ici au Festival de Cannes en 2007). Maddox, Pax, Zahara, Shiloh, Knox et Vivienne dénotent beaucoup de cultures différentes (ainsi que les grands-parents du couple) (source de l’image: Wikipédia).

Pourtant, les diverses institutions gouvernementales ont maintenant tendance à laisser passer des prénoms peu communs (voir l’anecdote d’un enfant nommé «God’s Loving Kindness» (1), qui avait finalement été accepté en 1982 en Colombie-Britannique (cf. Louise Duchesne). On semble tenir compte du désir d’originalité des parents (qui veulent rendre leur enfant « unique »?) et d’une liberté de choix. Par contre, si l’envie vous titille d’appeler votre enfant avec les 24 lettres de l’alphabet (dans le bon ordre – pour lui apprendre à écrire plus vite???), ou encore de travestir le plus possible un prénom commun (Kathy, Cathie, Cathy, Catie, et que sais-je encore?), n’oubliez pas que cette personne aura à épeler son prénom toute sa vie. Et qu’il y a de meilleurs moyens à mon avis de le rendre intéressant.

Il existe également d’autres traditions pour nommer un enfant: usage du calendrier des saints (la Saint-Barthélémy, et hop!), utilisation du prénom des parrains-marraines ou des grands-parents, répertoire de prénoms familiaux (l’enfant « remplaçant » la personne décédée). Parfois, on observe une tendance plus ou moins inconsciente dans les choix (2) : dans ma famille du côté maternel, sur 3 générations, il y a 5 prénoms en « ane » et 6 en « a » pour les femmes (sur un total de 13 – je ne compte pas les apparentées par alliance).

Détail de la fresque du Jugement dernier de la Chapelle Sixtine par Michel-Ange, représentant Saint Barthélémy tenant le couteau qui a servi à l’écorcher, ainsi que sa peau. Il est fêté le 24 août en Occident (source de l’image: Wikipédia).

Si on sort de nos plate-bandes, on s’aperçoit en fait qu’il y a 2 extrêmes dans la façon de nommer, avec des intermédiaires (mélanges entre les 2) (Lévi-Strauss, 2008 (1962), p. 728-760):

  1. Soit le nom est puisé dans une banque appartenant au groupe (à la tribu, au clan, à la communauté, etc.). Ainsi, le Danemark impose une liste aux futurs parents, Israël oblige les prénoms hébreux (cf. Louise Duchesne), les Sauk et les Osages (Amérindiens des États-Unis) donnaient des noms propres en rapport avec l’animal emblématique de chaque clan (de même, entre autres, que les Bororos et les Tupi-Kawahib du Brésil, les Iatmul en Mélanésie, et les Aborigènes d’Australie). On peut aussi inclure des noms connotant une circonstance notable entourant la naissance (des jumeaux chez les Lugbara de l’Ouganda, par exemple). Autrement dit, le nom classe l’individu nommé dans un système (religieux, social, etc.).
  2. Soit le nom renvoie à la personne qui nomme (qui attribue le prénom), et qui montre alors sa subjectivité. Ainsi, le Grand Rabbinat du Québec parle « des facteurs familiaux, idéologiques, affectifs, poétiques » présidant au choix. De même, j’y inclurai les considérations sur l’occident relevées plus haut (originalité, choix des parents). Il y a aussi des exemples plus exotiques: ainsi, un enfant lugbara qui s’appelle (nom traduit) « Dans-le-pot-de-bière » parce que son père est un ivrogne. Le nom reflète ainsi celui/celle qui l’a donné, plus qu’il ne reflète son porteur.

Certes, le choix a une incidence sur l’enfant: toujours chez les mêmes Sauk, les enfants étaient classés dans une moitié du groupe en alternance (le premier-né dans la moitié inverse de celle de son père, le second dans celle de son père, etc.).

Or ces affiliations déterminaient, au moins théoriquement, des conduites qu’on pourrait appeler caractérielles: les membres de la moitié Oskûsh (« les Noirs ») devaient mener toutes leurs entreprises jusqu’à leur terme; ceux de la moitié Kishko (« les Blancs ») avaient la faculté de renoncer. En droit sinon en fait, une opposition par catégories influençait donc directement le tempérament et la vocation de chacun, et le schème institutionnel, qui rendait cette action possible, attestait le lien entre l’aspect psychologique du destin personnel et son aspect social qui résulte de l’imposition d’un nom à chaque individu. (Lévi-Strauss, 2008 (1962), p. 740)

Aquarelle de Karl Bodmer (autour de 1833) représentant, à gauche, Massika, un Sauk, et Wakusasse, à droite (un Weskwaki) (source de l’image: Wikipédia).

On remarquera ici la prudence de Lévi-Strauss: le nom peut donner une tendance générale, mais cela n’empêchera pas certains de faire « mentir » leur nom: l’enfant censé avoir un caractère volontaire à cause de son nom ne le sera pas nécessairement – il y a d’autres facteurs en jeu!

Résumons-nous: je préconise un prénom pas trop fréquent, ni trop rare ou exotique, écrit normalement. Le prénom peut avoir une influence (ou non). Et en Occident, il reflète en général les parents plus que l’enfant.

Mise à jour (31 décembre 2012): Pour terminer l’année en beauté, voilà que les (Z)imparfaites publient leur palmarès des prénoms de 2012… Tout pour satisfaire ses envies d’utiliser à mauvais escient les x, y, z, k, triple n (!!!), et autres signes de ponctuation (mais je m’étonne: à part les « é » et les trémas, on semble avoir négligé les possibilités offertes par les accents et les signes diacritiques). Mon fils n’a décidément aucune idée de ce à quoi il a échappé.

(1) Finalement, la cour accepta le prénom. Par contre, prenons le temps de savourer les prénoms des frères et soeurs de l’individu en question – qui avaient déjà été acceptés sans problème avant le « God’s Loving Kindness »!!! – : « Repent of Your Sins », « Repent or Burn Forever », « Messiah is Coming » et « Mashiah Hosannah ». Une famille très croyante, probablement, mais je vois mal les parents appeler leurs enfants qui jouent dans la ruelle (et la confusion entre les deux « Repent » a dû subvenir au moins une fois à mon avis…!).

(2) Par exemple, il a fallu que je fasse la liste des membres de ma famille pour apercevoir la deuxième tendance (je n’avais conscience que de la première avant aujourd’hui, et c’est moi qui l’avais fait remarquer dans ma famille).