Sorcellerie et autres souvenirs d’Halloween

Je suis un peu en retard pour l’Halloween, désolée. Comme nous sommes encore en novembre, le mois des morts, au moins on reste dans le ton.

Imagerie classique de la sorcière: balai, pleine lune, chapeau pointu, nez crochu… (source de l’image: Wikipédia).

Bon, mais quel rapport avec la grossesse et la maternité? Il y a bien que je viens de terminer un livre sur la sorcellerie (voir Gaskill, 2010), dans lequel j’ai relevé quelques idées, que je vous livre ici en vrac. Il ne s’agit encore que de notes de lecture, mais j’ai l’intention de les intégrer plus tard à des textes plus travaillés.

  • Au Moyen Âge, les enfants étaient considérés comme les victimes par excellence des sorciers/ères. Il faut dire que le nombre très élevé de mortalités dans la petite enfance conduisait probablement certains parents à en chercher les raisons. Les maléfices de la sorcellerie en fournissaient, et de très sérieuses pour l’époque. En passant, on peut remettre en question l’idée que les parents de ces époques passées ne créaient pas d’attachement avec leurs enfants, en tout cas, à la lumière de la détresse qu’on perçoit dans les accusations de sorcellerie.
  • Les enfants étaient (et sont encore dans plusieurs cultures) considérés comme fragiles, et facilement victimes du « mauvais oeil », malédiction lancée par des sorciers. On les protège donc avec des amulettes, en évitant de mentionner leur beauté pour éviter les envieux, en récitant des versets du Coran (pour les pays musulmans), etc.
Des Nazar boncuk, talismans turcs représentant un oeil (souvent bleu) et visant à protéger contre le mauvais oeil. On en retrouve principalement en Turquie, mais aussi en Arménie, en Iran et en Grèce, notamment sur les vêtements de bébés, au-dessus des portes de maison, ou encore aux rétroviseurs des véhicules (source de l’image: Wikipédia).
  • Aujourd’hui, les sorcières (on ne parle presque plus de sorciers!) font partie de la culture populaire infantile. Remarquez le nombre important de contes où elles tiennent un rôle important (Blanche-Neige, Hansel et Gretel, etc.). Encore une fois, donc, une forte association entre sorcellerie et enfance.
  • J’étais depuis longtemps persuadée que, parmi les victimes des chasses aux sorcières, il y avait eu un grand nombre de sage-femmes, éliminée ainsi par des médecins qui voulaient s’occuper des accouchements très lucratifs. Il semblerait que cette idée ait été popularisée par Ehrenreich et English dans leur livre de 1973 Witches, Midwives and Nurses. Livre que je me promets bien de lire sous peu avec intérêt. Pourtant, Gaskill (2010, p. 87) parle au contraire de plusieurs sage-femmes qui auraient participer à l’identification des « sorcières », notamment par leur connaissances biologiques. Une des « preuves » de sorcellerie était alors la présence sur le corps du suspect d’endroits « insensibles » à la douleur et qu’il fallait rechercher (j’ai des images pas très folichonnes en tête en ce moment!). Donc, les sage-femmes auraient été plus souvent du côté des chercheurs de sorciers que de celui des sorcières.
Gravure dans le plus ancien livre sur les sage-femmes de Eucharius Rößlin, Der Swangern frawen vnd hebamme(n) roszgarte(n), autour de 1515. Remarquez que la femme en couches est sur une « chaise de naissance » (source de l’image: Wikipédia).
  • La femme en couches est symboliquement dans un état liminal. On fait référence ici à un important concept de Arnold van Gennep (1969), proposé en 1909 pour la première fois, celui du rite de passage comme processus en 3 étapes: 1) la séparation (pour marquer le changement de statut) de l’individu de son groupe; 2) la liminalité, ou la marge, où l’individu est entre deux statuts (ex: la femme en couches n’est plus une fille, mais n’est pas encore mère); et 3) la réincorporation, où l’individu retourne dans son groupe, mais affublé d’un nouveau statut (ici: celui de mère). L’état liminal est aussi celui des sorciers/ères, étrangers au sein de leur propre communauté, l’ennemi intérieur qu’il faut rechercher pour le détruire. On s’aperçoit que :
  1. Les « crises » de chasses aux sorcières correspondent avec les périodes de troubles sociaux (guerres, incertitudes politiques, éloignements géographiques – dans les régions en marge -, famines, épidémies). Les sorciers sont alors pourchassés, sous le mode du bouc émissaire (il faut un responsable: n’importe qui fera l’affaire). Qui, mieux que les marginaux, pourrait être accusé de « détruire » l’ordre social?
  2. La femme en couches peut être considérée comme envieuse de la mère accomplie: on parle alors de plusieurs états successivement liminaux chez la femme (adolescente non mariée, la mère en couches, la femme ménopausée ou la veuve) – dont toutes les catégories ont été accusées de sorcellerie.
  3. Je disais plus haut que les hommes étaient moins souvent accusés de sorcellerie (on parle d’un homme sur cinq suspects): autant dire que la condition féminine était d’être subordonnée, marginale, faible en comparaison de l’homme. Des conditions appropriées pour être envieux, pour être jaloux du pouvoir des autres (hommes), et de vouloir, peut-être, s’en approprier une part par le recours à la sorcellerie.
Peinture de William Holman Hunt (1827-1910) intitulée Le Bouc émissaire. Le bouc fait référence, entre autres, au sacrifice demandé à Abraham par Yahvé de son fils Isaac (Genèse: 22). C’est donc une image forte dans l’univers judéo-chrétien (source de l’image: Wikipédia).
  • Aujourd’hui encore, surtout dans les pays africains, la sorcellerie est considérée comme héréditaire (les fils la reçoivent de leur père, les filles de leur mère). Des enfants sont donc pourchassés comme sorciers sous le prétexte qu’un de leurs parents l’a été avant eux.

La sorcellerie est un sujet moins bénin qu’il n’y paraît à nos yeux rationalistes. Elle est rappelée symboliquement chaque année à l’Halloween, mais est quotidienne dans certaines cultures. Il y a même un mouvement appelé Wicca, où les gens s’autodésignent comme sorciers ou sorcières, et qui auraient plus de 500 000 adeptes dans le monde. Une résurgence du paganisme, quoi.

La morale chrétienne et la survie des enfants au Moyen Âge

Il y a des comportements qui sont tellement ancrés dans nos habitudes qu’ils nous semblent « naturels ». L’idée qu’il faut s’occuper du bébé. Le nourrir. Le câliner.

Je vais peut-être en choquer plusieurs, mais ces gestes n’ont pas été de tout temps (ou en tous lieux) des évidences (1). Ainsi, il est connu que les enfants étaient exposés à Rome (par l’abandon dans un endroit public, ou alors en pleine nature): l’enfant que son père refusait de reconnaître en le prenant dans ses bras était condamné, à moins que quelqu’un d’autre ne le recueille.

Selon les peuples, la survie à l’exposition est associé à quelque chose de très positif. Ainsi, il n’est peut-être pas si anodin que Moïse, un important héros culturel pour les juifs, les chrétiens et les musulmans, ait été abandonné dans les eaux du Nil pour être recueilli par une princesse égyptienne. En voici une représentation, par le peintre Sébastien Bourdon, autour de 1650. (Je trouve toujours très marrante l’interprétation des scènes exotiques et anciennes par les peintres européens. Ici: habits à la grecque (?)…) (source de l’image: Wikipédia).

Pendant longtemps au Moyen Âge, on suspendait les nourrissons dans des sacs près du foyer, pour au moins qu’ils aient chaud. Il en mourait tellement: à quoi bon s’attacher à ceux qui allaient partir si vite (2)?

Par contre, c’est aussi à partir du Moyen Âge qu’on peut retracer les premières ébauches de ce qui deviendra pendant longtemps une norme minimale en Occident pour s’occuper des bébés: si on tombe enceinte (et il ne faut rien faire pour contrer cette fatalité, sauf l’abstinence!), il faut garder le bébé (ne pas le laisser mourir, ne pas le tuer, et s’en occuper pour qu’il vive le plus longtemps possible).

Je ne cherche ABSOLUMENT pas à faire l’apologie des mouvements anti-avortements. Nous en reparlerons une autre fois. Je veux seulement suivre le fil, l’historique, de cette drôle de réalité qu’est avoir un enfant.

Par exemple, Duby (1987), dans son livre qui retrace l’émergence de l’État en Occident durant le Moyen Âge, revient sur son hypothèse passée. Plus tôt dans sa carrière, il avait émis l’idée que la hausse de la démographie était due principalement à une amélioration des techniques. C’est aussi ce que j’ai appris au secondaire. Et je me souviens encore de mon enseignant qui expliquait que les harnais étranglaient le cheval (puisqu’ils lui serraient le cou) et l’empêchaient de forcer à sa pleine puissance. Ou encore que la technique agricole de la mise en jachère avait permis d’accroître la production des champs.

Duby (1987, p. 75) note que ce qui concerne vraiment l’outillage nous est peu connu entre 2 périodes: celle des carolingiens (751-Xe siècle) et le XIIe siècle. Entre ces deux extrêmes, il y a un vide. Et un seul élément économique matériel dont il est possible de noter l’accroissement, celui des moulins à moudre le grain.

Le moulin de Giez (dans la commune de Viarmes, en France) est un moulin à eau sur l’Ysieux qui date du milieu du Moyen Âge. Il était une possession de l’abbaye de Royaumont. Il a été en grande partie reconstruit (il reste entre autres le pignon ouest et une petite porte dans l’état original) (source de l’image: Wikipédia).

Entre, donc, une augmentation des grains à moudre, celle des moulins, et celle de la population, n’y a-t-il à observer qu’une suite de causes à effets?

Peut-être pas. Et c’est ici que nous revenons à mon sujet principal (la maternité!!!). Duby y va de sa propre hypothèse mais, vous le verrez, dans des formulations on ne peut plus prudentes.

Je suis tenté de croire aux effets positifs d’un changement dans les relations de parenté, d’attribuer de l’importance à la consolidation très progressive de la cellule conjugale. Je dis bien: il s’agit là d’une hypothèse. Mais, de très longue date, les chefs des grands maisonnées n’avaient-ils pas choisi de laisser s’établir peu à peu les travailleurs domestiques dans leur propre ménage, à charge de nourrir convenablement les fruits de leurs copulations tout au long de la longue période nécessaire à l’élevage des petits d’homme? Devenus adultes, ces enfants allaient servir chez le maître, qui voyait ainsi se reproduire et s’accroître sans qu’il ait à s’en soucier la main-d’oeuvre disponible. Ainsi fut lancé le mouvement, tandis qu’intervenaient conjointement la christianisation, la diffusion d’une éthique nataliste condamnant comme des fautes très graves la contraception, l’avortement, l’infanticide. Je crois enfin à l’influence d’un renforcement, selon moi plus précoce dans le peuple que dans la classe dominante, d’une morale du mariage favorable à la fécondité, posant comme impératifs majeurs la procréation et le soin des jeunes enfants. (Duby, 1987, p. 75).

Petite clarification nécessaire, ici: la stratégie matrimoniale des familles nobles au début du Moyen Âge impliquait d’empêcher la plupart des hommes de se marier, pour éviter la séparation du patrimoine (alors presque uniquement en terres et en domaines). On mariait très volontiers les filles (en partie pour qu’elles ne puissent réclamer leur part de l’héritage), et on envoyait les garçons vivre une vie de pillage, de violences et de rapines un peu partout (mais hors le domaine familial). Comme les enfants nés hors mariage n’étaient pas inclus dans les héritages, les garçons « bien nés » faisaient relativement peu d’enfants par ces mesures. Plusieurs historiens voient même les croisades vers le Proche-Orient comme un moyen efficace de se débarrasser de ces cadets de famille encombrants.

Illustration de la Première Croisade (1096-1099), où plusieurs (mais c’est contesté) y voient des juifs massacrés par les chevaliers croisés (image provient d’une bible française datant de 1250 environ). Les croisades permettaient aux jeunes hommes de rêver d’établir un domaine ou même un royaume au loin, ou, pour la plupart, de ne pas en revenir (source de l’image: Wikipédia).

Les jeunes (3) étaient donc nombreux dans la noblesse. En passant, l’application d’une même éthique chrétienne pour les classes nobles et les pauvres a été un processus très lent et très long.

Par contre, pour les familles pauvres, il n’y a aucune restriction sur la reproduction. C’est plutôt l’inverse qui est encouragé: pour le maître, plus d’enfants de ses serviteurs équivaut à plus de serviteurs. Donc: interdictions de la contraception, de l’avortement et, surtout, de l’infanticide.

Nous reparlerons de plusieurs des sujets abordés ici (contraception, etc.). Pour le moment, je crois que j’ai fait une bonne contribution pour l’atmosphère macabre d’Halloween (4).

(1) Oui oui, j’ai vérifié: c’est singulier dans l’expression « en tout temps » et pluriel dans « en tous lieux ». Moi aussi j’étais embêtée.

(2) Petites statistiques pour vous donner une idée de l’hécatombe: autour du 12e siècle, 25% des enfants mourraient avant l’âge de 5 ans. Pour les survivants, ce n’était pas nécessairement plus rose: de ceux qui restaient, un autre 25% mourrait avant la puberté (Duby, 1987, p. 263). À ce compte-là, moi je ne considère pas comme insensibles des pratiques où on constate qu’il n’y pas d’affection envers les enfants. C’est une question de survie psychologique.

(3) Dans le vocabulaire du Moyen Âge, est jeune celui qui ne s’est pas marié. Autrement dit, certains restent « jeunes » très longtemps (voire toute leur vie). Même chose pour les « enfants », qui sont avant tout les « enfants de Dieu » (donc, les pauvres). La croisade des enfants est avant tout celle des pauvres. Et non de juvéniles! (cf. Duby, 1987; plus facilement, on consultera l’inévitable Wikipédia).

(4) Tiens, pour Noël, je vous résumerai la superbe étude de Claude Lévi-Strauss sur les liens entre Halloween et le Père Noël… Promis! (mise à jour: voilà! c’est fait! et juste à temps pour Noël!)

Mises à jour: 25 décembre 2011
11 avril 2012: refonte du paragraphe suivant l’image de la croisade.