Brève 5: Comment en perdre le sommeil

Ava Neyer a publié récemment un article dans le HuffPost qui résume les conseils pour faire dormir un bébé: « J’ai lu tous les livres sur le sommeil des bébés ».

Ce qui me fascine le plus, c’est la somme incroyable de directives contradictoires. Voici un extrait, pour vous donner envie d’en lire plus:

« Mettez le bébé dans sa chambre, dans votre chambre, dans votre lit. Le co-sleeping est la meilleure façon d’endormir votre bébé, sauf que ça peut le tuer, donc ne le faites jamais. Si votre bébé ne meurt pas, vous devrez partager le lit jusqu’à la fac. » (Ava Neyer)

Autant dire que c’est une auberge espagnole, ou encore que vous pouvez tout faire et son contraire…

Ceci étant dit, cet exemple ressemble assez à ce qu’on trouve comme information lorsqu’on essaie de régler un problème avec son enfant, que ce soit le dodo, l’allaitement, l’accouchement, ou la gestion des pyjamas.

Personnellement, je favorise la cohérence. Soyez constant dans vos choix: horaires ou pas, cododo ou pas, laisser pleurer ou pas.

Nommer et classer

Si vous attendez un « heureux événement » (bel euphémisme!), vous avez peut-être commencé à vous poser une question très sérieuse: comment appeler la « chose », une fois sortie?

Bien sûr, il y a les répertoires de prénoms, avec parfois une garantie (les meilleurs, les traditionnels, les originaux, les populaires), avec leur signification (voire même leur « destin » – parce que les deux seraient liés), leur étymologie, la couleur associée, et j’en passe.

Mais pourquoi tout ce battage autour des prénoms? Sans prétendre à une vision scientifique, j’esquisserai ici quelques hypothèses (qui devront être vérifiées éventuellement!).

Premièrement, en Occident, le prénom ne changera pas une fois qu’il est donné, à moins de démarches exceptionnelles légales. Ceux et celles qui n’aiment pas leur prénom peuvent toujours se servir d’un surnom au quotidien, ou démarrer une carrière artistique (auquel cas l’emploi d’un pseudonyme est permis).

Il y a donc une certaine pression pour que le prénom soit « le bon »: on évitera, en temps normaux, les prénoms qui pourraient être défavorables à l’enfant (insultes, défauts, jeux de mots douteux à partir du prénom). Ainsi, en France, l’officier de l’État civil ne peut plus refuser un prénom depuis 1993, mais il doit informer le Procureur de la République en cas de termes trop extravagants, ce dernier pouvant, lui, rejeter ou non la demande – par exemple « Spatule » ou « Fourchette » n’ont pas été acceptés (ni en France, ni au Québec pour le premier – voir l’article de monfairepart.com).

À peu près tout le monde fait référence aux prénoms des enfants du couple Brad Pitt – Angelina Jolie (ici au Festival de Cannes en 2007). Maddox, Pax, Zahara, Shiloh, Knox et Vivienne dénotent beaucoup de cultures différentes (ainsi que les grands-parents du couple) (source de l’image: Wikipédia).

Pourtant, les diverses institutions gouvernementales ont maintenant tendance à laisser passer des prénoms peu communs (voir l’anecdote d’un enfant nommé «God’s Loving Kindness» (1), qui avait finalement été accepté en 1982 en Colombie-Britannique (cf. Louise Duchesne). On semble tenir compte du désir d’originalité des parents (qui veulent rendre leur enfant « unique »?) et d’une liberté de choix. Par contre, si l’envie vous titille d’appeler votre enfant avec les 24 lettres de l’alphabet (dans le bon ordre – pour lui apprendre à écrire plus vite???), ou encore de travestir le plus possible un prénom commun (Kathy, Cathie, Cathy, Catie, et que sais-je encore?), n’oubliez pas que cette personne aura à épeler son prénom toute sa vie. Et qu’il y a de meilleurs moyens à mon avis de le rendre intéressant.

Il existe également d’autres traditions pour nommer un enfant: usage du calendrier des saints (la Saint-Barthélémy, et hop!), utilisation du prénom des parrains-marraines ou des grands-parents, répertoire de prénoms familiaux (l’enfant « remplaçant » la personne décédée). Parfois, on observe une tendance plus ou moins inconsciente dans les choix (2) : dans ma famille du côté maternel, sur 3 générations, il y a 5 prénoms en « ane » et 6 en « a » pour les femmes (sur un total de 13 – je ne compte pas les apparentées par alliance).

Détail de la fresque du Jugement dernier de la Chapelle Sixtine par Michel-Ange, représentant Saint Barthélémy tenant le couteau qui a servi à l’écorcher, ainsi que sa peau. Il est fêté le 24 août en Occident (source de l’image: Wikipédia).

Si on sort de nos plate-bandes, on s’aperçoit en fait qu’il y a 2 extrêmes dans la façon de nommer, avec des intermédiaires (mélanges entre les 2) (Lévi-Strauss, 2008 (1962), p. 728-760):

  1. Soit le nom est puisé dans une banque appartenant au groupe (à la tribu, au clan, à la communauté, etc.). Ainsi, le Danemark impose une liste aux futurs parents, Israël oblige les prénoms hébreux (cf. Louise Duchesne), les Sauk et les Osages (Amérindiens des États-Unis) donnaient des noms propres en rapport avec l’animal emblématique de chaque clan (de même, entre autres, que les Bororos et les Tupi-Kawahib du Brésil, les Iatmul en Mélanésie, et les Aborigènes d’Australie). On peut aussi inclure des noms connotant une circonstance notable entourant la naissance (des jumeaux chez les Lugbara de l’Ouganda, par exemple). Autrement dit, le nom classe l’individu nommé dans un système (religieux, social, etc.).
  2. Soit le nom renvoie à la personne qui nomme (qui attribue le prénom), et qui montre alors sa subjectivité. Ainsi, le Grand Rabbinat du Québec parle « des facteurs familiaux, idéologiques, affectifs, poétiques » présidant au choix. De même, j’y inclurai les considérations sur l’occident relevées plus haut (originalité, choix des parents). Il y a aussi des exemples plus exotiques: ainsi, un enfant lugbara qui s’appelle (nom traduit) « Dans-le-pot-de-bière » parce que son père est un ivrogne. Le nom reflète ainsi celui/celle qui l’a donné, plus qu’il ne reflète son porteur.

Certes, le choix a une incidence sur l’enfant: toujours chez les mêmes Sauk, les enfants étaient classés dans une moitié du groupe en alternance (le premier-né dans la moitié inverse de celle de son père, le second dans celle de son père, etc.).

Or ces affiliations déterminaient, au moins théoriquement, des conduites qu’on pourrait appeler caractérielles: les membres de la moitié Oskûsh (« les Noirs ») devaient mener toutes leurs entreprises jusqu’à leur terme; ceux de la moitié Kishko (« les Blancs ») avaient la faculté de renoncer. En droit sinon en fait, une opposition par catégories influençait donc directement le tempérament et la vocation de chacun, et le schème institutionnel, qui rendait cette action possible, attestait le lien entre l’aspect psychologique du destin personnel et son aspect social qui résulte de l’imposition d’un nom à chaque individu. (Lévi-Strauss, 2008 (1962), p. 740)

Aquarelle de Karl Bodmer (autour de 1833) représentant, à gauche, Massika, un Sauk, et Wakusasse, à droite (un Weskwaki) (source de l’image: Wikipédia).

On remarquera ici la prudence de Lévi-Strauss: le nom peut donner une tendance générale, mais cela n’empêchera pas certains de faire « mentir » leur nom: l’enfant censé avoir un caractère volontaire à cause de son nom ne le sera pas nécessairement – il y a d’autres facteurs en jeu!

Résumons-nous: je préconise un prénom pas trop fréquent, ni trop rare ou exotique, écrit normalement. Le prénom peut avoir une influence (ou non). Et en Occident, il reflète en général les parents plus que l’enfant.

Mise à jour (31 décembre 2012): Pour terminer l’année en beauté, voilà que les (Z)imparfaites publient leur palmarès des prénoms de 2012… Tout pour satisfaire ses envies d’utiliser à mauvais escient les x, y, z, k, triple n (!!!), et autres signes de ponctuation (mais je m’étonne: à part les « é » et les trémas, on semble avoir négligé les possibilités offertes par les accents et les signes diacritiques). Mon fils n’a décidément aucune idée de ce à quoi il a échappé.

(1) Finalement, la cour accepta le prénom. Par contre, prenons le temps de savourer les prénoms des frères et soeurs de l’individu en question – qui avaient déjà été acceptés sans problème avant le « God’s Loving Kindness »!!! – : « Repent of Your Sins », « Repent or Burn Forever », « Messiah is Coming » et « Mashiah Hosannah ». Une famille très croyante, probablement, mais je vois mal les parents appeler leurs enfants qui jouent dans la ruelle (et la confusion entre les deux « Repent » a dû subvenir au moins une fois à mon avis…!).

(2) Par exemple, il a fallu que je fasse la liste des membres de ma famille pour apercevoir la deuxième tendance (je n’avais conscience que de la première avant aujourd’hui, et c’est moi qui l’avais fait remarquer dans ma famille).

De l’angoisse de la paternité

Vénérez la maternité, le père n’est jamais qu’un hasard. (Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra)

Derrière cette citation archiconnue se cache une sorte d’angoisse: celle du père, jamais pleinement sûr de son statut, de son droit sur l’enfant à naître ou déjà né.

Portrait de Friedrich Nietzsche (1844-1900). Ça fait toujours très classe de montrer qu’on connaît ses classiques… (source de l’image: Wikipédia).

La question est en effet délicate: si on peut être à peu près certain de l’identité de la mère biologique d’un humain (sauf dans les cas d’échanges d’enfants dans les contes et dans les pouponnières), en revanche, celle du père repose sur les affirmations de madame.

J’ai envie ici de relever quelques réponses dans diverses cultures et époques à ce problème.

Bien sûr, j’ai déjà parlé de l’exposition des enfants dans la Rome antique. On peut supposer que l’enfant non désiré par ses parents ou mal formé, mais aussi celui que l’homme suspectait d’être le fruit d’amours défendues, était abandonné sur la place publique.

Sculpture de la louve capitoline (13e s.) avec les jumeaux Rémus et Romulus (ajoutés au 15e s.). Fils de Mars abandonnés dans le fleuve Tibre, leur légende raconte qu’ils auraient été recueillis et nourris par une louve, avant de fonder la ville de Rome. On a ici non seulement un symbole de Rome, mon exemple, mais aussi celui d’enfants exposés, mon sujet (source de l’image: Wikipédia).

Par contre, en Chine ancienne, on ne se souciait pas toujours de la paternité. Granet (1968: 350) relate que:

Le fait de la paternité n’est, en lui-même, générateur d’aucun lien. Un homme peut traiter en fils l’enfant de sa femme, même quand il ne l’a pas engendré ou quand, par exemple, il en a obtenu la naissance après avoir ouvert son harem à ses clients. En revanche, le fait d’être l’enfant de l’épouse n’implique jamais le droit d’être tenu pour fils par le mari. (Granet, 1968: 350).

En fait, on fonctionnait par génération alternée pour les liens : le fils avait une relation amicale et affectueuse avec son grand-père paternel, alors que son père était vu comme son compétiteur, un adversaire dont il cherchait à se débarrasser (pour hériter, entre autres).

L’empereur chinois Qin Shi Huang (vers -259 – -210) est le premier à avoir unifier la Chine et mis fin à l’époque des Royaumes combattants. Sa mère (Zhaoji) a d’abord été une concubine pour un marchand (Lü Buwei), avant que celui-ci la laisse au prince Yi Ren. Étant donné ces deux relations, certains des ennemis de l’empereur ont profité de l’occasion pour insinuer que Qin Shi Huang aurait été le fils du marchand et non celui du prince… idée qui est maintenant écartée (source de l’image: Wikipédia).

Jusqu’en 1975, le droit français faisait une discrimination entre les « enfants naturels » (nés hors-mariage ou résultant d’adultères) et les « enfants légitimes » (issus d’un mariage) (voir Wikipédia pour d’autres exemples).

Plus récemment, Malinowski (1884-1942), coincé sur les Îles Trobriand durant la Première Guerre mondiale, en a profité pour récolter des notes pour un des plus importants classiques en anthropologie, Les Argonautes du Pacifique occidental.

Cartes montrant les Îles Trobriand, au Nord de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Malinowski y a étudié un système d’échanges rituels appelé la kula, qui obligeait les Trobriandais à de grands voyages entre les îles pour troquer des colliers et des bracelets en coquillages, ainsi que toutes sortes d’autres marchandises – les bijoux étant l’excuse pour entretenir des liens avec des partenaires commerciaux privilégiés (source de l’image: Wikipédia).

Au passage, Malinowski note aussi une particularité très étrange sur les rapports familiaux:

La paternité physiologique est inconnue, et aucun lien de parenté ou de sang n’est supposé exister entre le père et son enfant, à l’exception de celui qui s’établit entre le mari de la mère et l’enfant de l’épouse. Malgré cela, le père est l’ami le plus proche et le plus affectueux de ses enfants. (Malinowski, 1989: 129)

Oui, vous avez bien lu: le « père » n’a tout simplement rien à voir dans la conception de ses enfants pour les Trobriandais. Il n’est que le compagnon de la mère, mais cela ne l’empêche pas de participer activement aux soins aux enfants (ceux de sa femme!). Et ce n’est pas du n’importe quoi! C’est un système de parenté qu’on appelle avunculaire, où c’est l’oncle maternel qui joue le rôle de figure masculine pour l’enfant (autorité, héritage, etc.).

Descendance, succession, rang social suivent la lignée féminine – un homme appartient toujours à la division totémique et au groupement local de sa mère, tout comme il hérite de son oncle maternel. (Malinowski, 1989: 94)

Finalement, un dernier exemple ethnographique, chez les Baruya de Nouvelle-Guinée cette fois, où le sperme de l’homme est considéré comme essentiel pour faire naître l’enfant dans le ventre des femmes (ce qui ressemble assez à nos conceptions, je vous l’accorde), mais qui forme aussi le corps de l’enfant – enfant qui lui ressemblera, c’est forcé.

Pour les Baruya, un enfant est d’abord et avant tout le produit de l’homme, du sperme de l’homme, de son ‘eau’. Mais le sperme de l’homme, une fois enfermé dans la femme, se trouve mêlé aux liquides de la femme, à son eau. Si le sperme de l’homme l’emporte sur l’eau de la femme, l’enfant sera un garçon, si c’est l’inverse, ce sera une fille. Mais l’homme ne se contente pas de fabriquer l’enfant avec son sperme, il le ‘nourrit’ ensuite par des coïts répétés et le fait croître dans le ventre de la femme. (Godelier, 1996: 90).

Couverture du livre de Godelier dans son édition de 1996. Je n’ai pas trouvé d’autres images montrant des Baruya. Apparemment, le touriste n’y est pas très développé (ce qui ne m’étonne pas: on ne les a « découverts » qu’en 1951 parce qu’ils vivaient trop loin dans les montagnes et la jungle) (source de l’image: Amazon.ca).

On a donc à la fois l’explication du sexe de l’enfant (mâle si le sperme est fort, femelle si l’eau de la femme l’est) et de l’aspect physique du bébé. Malheureusement,  je ne sais pas ce que les Baruya faisaient d’enfants nés en dehors du mariage… Mais compte tenu des violences envers les femmes, je ne serai pas surprise que ça se passe mal.

Il y a à peu près autant de conceptions et de pratiques que de peuples: nous n’en ferons pas le tour ce soir. Pour revenir à Nietzsche, on peut aussi comprendre son idée comme l’injonction à respecter la mère, même si le père est inconnu… Sur ces paroles de tolérance, bonne nuit.