Les détroits du bassin humain

Toujours dans nos histoires de plomberie interne (voir par ici pour la première partie), je poursuis aujourd’hui mes explorations anatomiques de l’accouchement.  En plus, bonus, vous pourrez « jargonner » comme un vrai professionnel de la santé!

Je l’ai dit: le bébé a une grosse tête. Bon. Mais grosse comment? Tout dépend de ce qu’on mesure! Il n’y a que dans les bandes dessinées que les bébés ont des têtes parfaitement rondes. Celles des vrais enfants ont une forme ovale pas tellement géométrique. Démonstration:

Un nouveau-né, quelques secondes après sa naissance. J’ai ajouté, en flèches rouges, l’endroit où la circonférence du crâne est la plus petite (diamètre sous-occipito-bregmatique). Si le bébé rentre bien le menton pour profiter de cet angle d’attaque, ce sera la dimension entre ses oreilles (ou largeur bi-pariétale) qui sera la plus large part devant franchir le bassin (source de l’image: Wikipédia).

Le diamètre sous-occipito-bregmatique correspond à environ 9,5 cm (derrière les oreilles jusqu’en haut du front). Le tour du crâne à cet endroit est d’environ 37 cm (pour un bébé à terme). Par la suite, les 2 plus gros « morceaux » du corps seront ses épaules (12 cm, qui peuvent se réduire à 9,5 cm si bébé rentrent bien ses épaules vers l’avant) et ses hanches (9 cm) (toutes ces mesures proviennent du site Medix). C’est bien simple: si la tête passe, le reste suivra.

Revenons au chemin que bébé doit prendre dans le bassin maternel. Il doit franchir 3 détroits: supérieur, moyen et inférieur (on ne s’embête pas à les nommer, ceux-là!).

  • Le détroit supérieur (12,5 cm)

C’est celui qui est le plus haut. Il correspond à peu près à la forme d’un coeur, puisque la colonne vertébrale chevauche sur l’ouverture. C’est ce qu’on appelle le promontoire. Le bébé doit donc s’aligner en diagonale par rapport au bassin, pour bien profiter de la largeur maximale du détroit.

Une planche anatomique de l’inévitable Gray, montrant les dimensions du détroit supérieur. On notera que la colonne vertébrale (appelée ici le promontoire) grignote l’ouverture du détroit supérieur. J’ai ajouté, en rouge, les ovales montrant les 2 diagonales que peut emprunter le crâne du bébé (source de l’image: Wikipédia. Ovales rouges ajoutés par moi).

Lorsque le bébé se présente bien (avec le menton rentré, la tête la première), il a, grosso modo, 4 positions possibles (1):

diagonale branche
gauche du « coeur »
diagonale branche
droite du « coeur »
face de bébé vers
le ventre de la mère
OIDP : occipito iliaque
droit postérieur (très fréquent)
OIGP: occipito iliaque
gauche postérieur
face de bébé vers
le dos de la mère
OIGA : occipito iliaque
gauche antérieur (2/3 des
accouchements) (2)
OIDA: occipito iliaque
droit antérieur

occiput = arrière du crâne de bébé
iliaque = « grande aile » du « papillon » que forme le bassin
postérieur = face vers le dos de la mère
antérieur = face vers le ventre de la mère
note: les termes « droit » et « gauche » dans les sigles correspondent respectivement aux côtés droit et gauche du bassin de la mère – donc, l’inverse de ce qu’on voit sur l’image.

Les accouchements se font donc le plus souvent dans la diagonale de la branche gauche. À noter que ce qu’on appelle « accouchements par les reins » sont ceux où le bébé fait face au ventre de la mère, et que son dos appuie sur la colonne vertébrale de maman (surtout dans la position que je hais: les pattes en l’air). Ces accouchements par les reins sont réputés pour causer beaucoup plus de douleur.

  • Le détroit moyen et le détroit inférieur (11,5 cm)

Nous allons les traiter ensemble, puisqu’ils représentent la voie de sortie du bassin.

Détroit inférieur du bassin (donc, le bassin vu d’en dessous), avec les diamètres moyens. Merci encore aux planches anatomiques de Gray. J’ai ajouté les flèches rouges pour bien montrer les épines du bassin (source de l’image: Wikipédia). Flèches rouges ajoutées par moi.

Les épines du bassin (voir ci-dessus) rétrécissent le passage du détroit inférieur. La tête ne peut passer que si le bébé a la tête bien enlignée dans l’axe avant-arrière du bassin (il doit faire face à la colonne vertébrale de la mère OU face au nombril de la mère). Dans la majorité des cas, le bébé se placera tête vers la colonne vertébrale. Il devra donc effectuer un huitième de tour sur lui-même (s’il était en OIGA pour le détroit supérieur) ou de 3/8 s’il était en OIDP.

Voilà. Par la suite, on arrive au vagin, et le plus gros du travail est fait.

Résumons-nous: partir la tête en premier, tourner en diagonale, revenir bien au centre, sortir.

Pas étonnant que bébé panique un peu en arrivant à la fin de ce parcours complexe! En plus, il n’a pas eu l’occasion de lire mon blogue, lui, pour se faire expliquer le tout… Il lui manque les bons « tuyaux » (bon, d’accord, je vous épargnerai dorénavant mes plaisanteries douteuses)!

La plus grande partie des informations a été empruntée sur le site de Césarine.

Mise à jour (6 juillet 2012): note sur les côtés droit et gauche

(1) Bien sûr, je ne présente pas ici par exemple les positions par le siège ou par la face, qui sont plus dangereuses et nécessitent la plupart du temps une césarienne.

(2) Source de la statistique: Doctissimo (l’article est par ailleurs proprement illisible).

Passages pelviens simiens mais non similaires

Encore une fois, je ressasse un vieux sujet, encore trop méconnu à mon goût. On sait pourquoi ça fait mal d’accoucher (en tout cas, mes lecteurs/trices le savent, mais j’en doute pour d’autres, dont mon ancien médecin!). En plus, j’ai déjà évité une fois de parler de la « difficulté de la plomberie » (mes propres termes!) – en ce jour où j’ai manqué d’eau chaude à cause d’un tuyau éclaté… Vive l’hiver! Voici l’occasion rêvée.

Rappelons quelques éléments:

  1. L’accouchement chez l’humaine est difficile et douloureux (1).
  2. L’accouchement est difficile parce que le crâne du bébé est gigantesque par rapport à celui des autres primates.
  3. Le crâne du bébé est gros parce que l’être humain a un cerveau hyper-développé.
  4. Le bassin de la femme est trop étroit pour la grosseur du crâne du bébé.
  5. Le bassin est étroit pour permettre la bipédie.
  6. L’accouchement est douloureux parce que le bassin est trop étroit.

Oh que j’aime ça des démonstrations aussi limpides…! Pour compléter, cadeau, des schémas explicatifs:

Ces schémas montrent les bassins féminins (de gauche à droite): de l’humain, du gibbon, du chimpanzé, et du gorille. On voit clairement le passage pelvien (si vous préférez, le « trou » par lequel doit passer le bébé pour naître de façon naturelle). Le cercle ou l’ovale dessiné par-dessus en noir est la dimension du crâne du bébé à naître. On peut aisément voir que si chez les trois autres primates, la « tuyauterie » ne pose pas de problème a priori, il en est tout autrement pour notre copine de gauche…! Le texte déclare (ma traduction): « La tête du bébé humain est plus grande que le passage pelvien de la mère de l’avant à l’arrière tout comme d’un côté à l’autre. Chez tous les autres primates, au moins une dimension de la tête du bébé est plus petite qu’une dimension du passage pelvien de la mère, ce qui permet au bébé de tourner sa tête et de bouger relativement facilement dans le canal utérin. Chez les humains, le crâne mou du bébé et des hormones spéciales qui relaxent le passage pelvien permettent au bébé de venir au monde dans un passage extrêmement étroit. » Ah oui, et désolée pour le cadrage approximatif de l’image (source de l’image: University of New Hampshire).

Mais comment ça fait pour passer??? Voici quelques pistes d’explications:

  • Les os du crâne du bébé ne sont pas soudés complètement ensemble. C’est ce qu’on appelle des fontanelles, les larges fentes entre les plaques osseuses du crâne, qui permettent de comprimer le crâne en se rapprochant et en se superposant légèrement (bien sûr, ce mécanisme a des limites!). Les fontanelles se refermeront entre le 2e et le 36e mois après la naissance, ce qui explique aussi pourquoi la manipulation de la tête de bébé doit se faire délicatement (2).
Les 4 fontanelles principales sur le crâne des nouveaux-nés humains, qui permettent une flexibilité du crâne pour passer dans le passage pelvien du bassin maternel (source de l’image: Wikipédia).
  • Remarquons au passage que presque tout l’espace de la tête est occupé par le cerveau… et par les yeux (comme les habitué/es le savent déjà). Ce cerveau n’est pas complètement collé aux parois osseuses (d’où un jeu possible sans abîmer les neurones…!) (3).
  • Il y a, bien sûr, les mouvements du bassin que nous avons exploré dans un autre article… On se rappellera qu’il est possible d’effectuer une nutation et une contre-nutation (et d’avoir beaucoup de plaisir à dire des mots compliqués à table avec vos beaux-parents – ce sont les joies de l’anthropologie…!).
  • En plus, des hormones produites lors de l’accouchement facilitent ces mouvements du bassin (heureusement! j’avoue ne pas être particulièrement flexible… ça doit aider!). En passant, je me suis procurée un superbe manuel de biologie humaine (merci Sylvain!): je vous promets tout plein de références palpitantes sur les molécules et les hormones sous peu…

Cependant, il reste des difficultés pour le bébé à surmonter avant de pouvoir se retrouver sous les projecteurs (ou, si vous préférez, au froid, tout mouillé, avec des gens QUI HURLENT et trop de lumière, avec tout à coup trop d’espace partout…) (mise à jour: cf. Leboyer, 1974).

On parle donc d’un périple en 3 phases, ou 3 détroits (4), dans le bassin. Voyons la chose en détails… demain une autre fois!

Mises à jour: 1er octobre 2012: lien vers la vidéo de la simulation d’accouchement chez un homme (voir note 1).
17 janvier 2013: lien avec le livre de Leboyer.

Notes:
(1) Je précise chez l’humaine, parce que ça ne fait pas tellement mal à notre moitié masculine de l’espèce… Bon, d’accord, ça peut être douloureux (certains tournent de l’oeil devant ce spectacle: j’imagine qu’ils peuvent se faire mal en tombant). Ça peut aussi être difficile, si vous êtes empathique… Mise à jour: ou si vous tombez sur un scientifique fou qui veut tester votre capacité à résister à la douleur en simulant un accouchement (voir la vidéo).

(2) La fontanelle peut d’ailleurs être un bon indicateur pour savoir si votre bébé est déshydraté: si elle est enfoncée, il manque d’eau ou de liquide et il est plus que temps d’y voir!

Sur cette image, on voit bien la grande fontanelle (bregmatique ou antérieure) en forme de triangle sur le dessus de la tête sur un bébé de 1 mois. Si elle forme un creux, faites boire bébé de toute urgence! (source de l’image: Wikipédia).

(3) Par contre, cet espace peut aussi causer des dommages cérébraux dans les cas de bébés secoués (ce qui arrive malheureusement encore trop souvent lorsque des parents perdent patience – voir mon article sur les coliques 2 pour une autre solution pacifique!).

Sur cette image de scanner, on voit une hémorragie (flèche jaune) entre le cerveau et la dure-mère (une des couches entourant le cerveau). Pour aujourd’hui, le sujet m’écoeure profondément, mais vous pouvez aller vous informer davantage sur la page Wikipédia (d’où provient aussi l’image).

(4) Même le terme est pertinent: « détroit » vient du latin destreit (« défilé » et daté de 1080), mais aussi du latin districtus (« détresse »). Détresse des marins, dans les bras de mer qui se resserrent sur eux, mais aussi de la mère et de l’enfant à naître, alors que tout le monde sait que la tête du bébé est trop grosse, et le bassin trop étroit…

Mises à jour: 3 janvier 2012: « une autre fois »
9 janvier 2012: lien vers la suite de cet article