Qu’est-ce que l’anthropologie?

Je l’ai annoncé dès le départ: je suis une anthropologue. Par contre, certain(e)s se demandent peut-être ce que font les anthropologues, ce que ça mange en hiver ou quels sont leurs cycles migratoires…

L’anthropologie, grosso modo, étudie l’être humain dans son milieu.

Définir l’anthropologie n’est pas chose facile. Du point de vue étymologique, on la décortique comme la science ou le discours (du grec logos) sur l’humain (du grec anthropos). L’anthropologie se veut une étude de l’être humain (et de ses proches cousins ou ancêtres) à la fois du côté biologique et culturel, et dans le présent et le passé. Cette séparation en quatre sous-disciplines ou spécialités (basée ici sur un modèle anglo-saxon) nous permet donc d’identifier l’ethnologie (étude des cultures présentes), l’anthropologie biologique (étude des différences biologiques actuelles), l’archéologie (étude des cultures passées) et la paléoanthropologie (étude de l’évolution biologique humaine).

Pour plus de clarté, voici un petit schéma:

Séparation des sous-disciplines de l’anthropologie (selon le modèle anglo-saxon) entre les quatre grands axes: nature/culture et passé/présent. Il faudrait ajouter la sous-discipline de la primatologie, qui étudie les primates (= singes), mais selon les quatre axes. Il s’agit donc d’une part un peu spéciale de l’anthropologie (source du schéma: moi-même).

Normalement, on place l’anthropologie (et ses sous-disciplines) dans les Sciences humaines. Ce qui nous oblige aussi à nous placer par rapport à cette grande famille et à comparer l’anthropologie avec ses sœurs et cousines.

Contrairement à la sociologie, l’anthropologie a tendance à étudier des petits groupes humains, et à favoriser une analyse selon des méthodes qualitatives (des textes, des discours) (on parle ici surtout de l’ethnologie, nommée aussi anthropologie sociale et culturelle). La sociologie tend plutôt vers des grandes communautés (des sociétés larges) et des méthodes quantitatives (des statistiques). De plus, traditionnellement, la sociologie s’occupait des sociétés occidentales, alors que l’anthropologie se penchait sur tous les Autres (tous ceux qui n’étaient pas occidentaux).

Un exemple d’étude en ethnologie: les rites d’initiation des garçons chez les WaYao (un peuple du Malawi en Afrique de l’Est). C’est l’étude de la culture, dans le présent, chez de petites communautés… (source de l’image: Wikipédia).

Notons toutefois que ces différences tendent à disparaître (tant au niveau des méthodes que des sujets privilégiés). Par contre, la sociologie n’étudie pas le côté biologique de l’être humain (voir la paléoanthropologie et la bioanthropologie).

Un crâne d’Homo neanderthalensis, surnommé l’homme de la Chapelle-Aux-Saints. Il s’agit d’une découverte importante en paléoanthropologie faite en 1908: un des premiers crânes de Néandertalien analysé « scientifiquement ». Les Néandertaliens sont aujourd’hui considérés comme de très proches cousins des humains (Homo sapiens), voire même comme une espèce qui aurait pu se métisser avec la nôtre (voir notamment un article de 2010 de La Recherche) (source de l’image: Wikipédia).

Par rapport à la psychologie, l’anthropologie préfère étudier les humains dans leur environnement « naturel » (alors que l’expérimentation en « laboratoire » sera utilisée par la psychologie). Par contre, la psychologie étudie également d’autres animaux pour comparer les espèces. Il s’agit de ce qu’on appelle une approche comparative inter-spécifique (voir la primatologie et la paléoanthropologie en particulier).

La primatologie, ou l’étude des primates (groupe dont fait partie l’humain), permet aussi de comparer notre anatomie (le biologique) et nos cultures à celles des autres primates. Ici, les squelettes de l’humain (à gauche) et du gorille (à droite) montrent entre autres les adaptations à la bipédie (marcher sur 2 jambes comme mode de locomotion) versus celles pour la marche sur les phalanges (ou knuckle-walking en anglais = marcher à quatre pattes, mais en appui sur les articulations des mains – sur la 2e jointure, plus exactement). Ainsi, notamment, les jambes humaines sont plus longues, les bras plus courts, et le bassin moins haut, mais plus large d’avant en arrière pour soutenir les organes de l’abdomen (source de l’image: Wikipédia).

Il faut également, par son intérêt sur le passé, définir l’anthropologie relativement à l’histoire. Ainsi, l’histoire se spécialise dans les documents écrits, ce qui la « restreint » à des cultures possédant une forme d’écriture et à des époques où l’écriture existe (soit depuis environ 6000 ans av. J.-C.). Pour sa part, l’archéologie, par les fouilles, permet de pousser plus loin dans le passé, de s’intéresser à des civilisations qui n’ont pas écrit ou à des artéfacts (= éléments modifiés par l’humain) qui ne sont pas des textes écrits. De même, la paléoanthropologie étudiera le passé très lointain des humains, avant l’apparition de l’écriture (dans ce qu’on appelle communément la « Préhistoire » ou les époques paléolithiques et néolithiques). Autrement dit, l’humain sera passé à la loupe sur des millions d’années.

Site de fouilles archéologiques surnommé l’abri Pataud, qui est situé aux Eyzies-de-Tayac (Dordogne, Aquitaine, France). Il s’agit d’un campement daté entre 27 000 et 20 000 ans avant aujourd’hui (source de l’image: Wikipédia).

Finalement, l’anthropologie joue un rôle important dans la lutte contre le racisme: en mettant l’accent sur les origines communes et africaines d’Homo sapiens,  sur le fait scientifiquement établi qu’il n’y a pas de « races » chez l’humain (puisque nous ne formons qu’une seule et même espèce), l’anthropologie s’intéresse à montrer l’universalité et la diversité chez les humains. D’ailleurs, les caractéristiques physiques sont relativement semblables d’une ethnie à l’autre (possibilité de reproduction entre les groupes, de transfusion sanguine ou d’organes, bagage génétique commun, etc.). Les différences majeures viennent du côté culturel et non du côté biologique.

Femme du peuple des Uros, qui vivent notamment sur le lac Titicaca (frontières Pérou et Bolivie). La bioanthropologie permet ainsi d’étudier les adaptations des populations vivant en haute altitude depuis de nombreuses générations. Pour les peuples des Andes, cette adaptation se traduit par une cage thoracique en général plus grande, des poumons et un coeur plus gros, ainsi qu’un plus grand nombre de globules rouges dans le sang. Ces transformations aident entre autres à mieux oxygéner le corps dans ces régions où l’air est rarifié. Notons également l’utilisation culturelle de la feuille de coca, qui est légale en Bolivie pour les indigènes, car elle leur permet de moins ressentir la fatigue, la faim et la douleur (dues au froid et à l’effort représenté par le manque d’oxygène) (source de l’image: Wikipédia).

En boutade, je reprends souvent une blague d’un de mes professeurs d’université (j’ai oublié qui, désolée): « L’anthropologie, c’est ce que les anthropologues font. » Autrement dit, tout ce qui concerne l’humain, de près ou de loin, peut être étudié par des anthropologues.

Pour plus d’informations : voir Rivière (1995) ou encore Kottak (1998) pour l’anthropologie sociale et culturelle, Pesez (2007) pour l’archéologie, Susanne et Polet (2005) pour l’anthropologie biologique et la paléoanthropologie.

Mise à jour (11 avril 2012): texte inspiré de la synthèse de Maria G. Baruffaldi.