Du malaise à allaiter en public

Quand j’ai commencé à allaiter, j’ai fait comme beaucoup d’autres: je me suis isolée (pas longtemps: pourquoi aurais-je dû manquer toute l’action?), j’ai couvert mon sein (pour paraphraser Molière, que vous ne sauriez voir (1)) et j’ai eu trop chaud, puis j’ai adopté une attitude de je-m’en-foutisme aiguë et j’ai nourri mon bébé en public.

Symbole international de l’allaitement (image de Matt Daigle, source Wikipédia).

Apparemment, je ne suis pas la seule à balancer entre la modestie et l’exhibitionnisme (ou, disons, entre faire attendre le nourrisson pour des conditions plus « décentes » et le côté pratique de nourrir à la demande n’importe où). Et ce matin, je me suis demandée pourquoi il existe un malaise à allaiter en public (que ce soit venant de la mère ou venant des témoins de la scène (2)). Encore une fois, il s’agit d’une piste de réflexion de ma part (donc, un sujet à fouiller plus en profondeur).

Pour commencer, énonçons une évidence: allaiter en public n’est pas un problème pour toutes. Que ce soit celles qui, individuellement, n’ont pas ou peu de scrupules à le faire (ainsi que celles qui ne peuvent ou ne veulent pas allaiter), ou que ce soit les cultures où les seins sont moins sexualisés, le contexte varie (et les réactions également).

Seconde évidence, dans les cultures où allaiter en public est un problème (ou peut en être un pour certaines personnes), le problème est avant tout de voir une partie du corps qui ne devrait pas être visible à tou.te.s, ou ce qu’on peut résumer par l’équation seins = zones érogènes = sexualité = honteux. Je ne m’attarderai pas ici à faire un historique de la sexualisation des seins dans les sociétés occidentales (et je me risquerai encore moins à un aperçu ethnographique), ni à expliquer pourquoi la sexualité est une chose à cacher. Il y a tout de même des clichés qui sont discutables: ainsi, en anthropologie, on s’étonne que l’être humain féminin soit le seul mammifère dont les seins restent gros en dehors des périodes d’allaitement (c’est devenu un attribut sexuel secondaire pouvant servir à identifier le sexe d’un individu, et l’atteinte de la puberté – donc, la disponibilité sexuelle potentielle – dudit individu). Il semblerait aussi que seulement chez l’être humain la manipulation et les attouchements des seins soit associés à l’acte sexuel (source ici, bien que j’aie un doute (3)) .

Jeune babouin hamadryas (photo de Christian Jansky, source: Wikipédia). L’allaitement est une caractéristique clé de la famille des mammifères.

Par contre, que les seins deviennent uniquement associés à la sexualité est à mon avis un dangereux raccourci, soit lorsqu’il empêche des mères d’allaiter (donc de remplir un des besoins vitaux de leur poupon ou d’en retarder la satisfaction), soit lorsqu’il autorise certaines personnes à intervenir auprès d’une femme allaitant, que ce soit pour l’exclure, l’insulter ou que sais-je encore. En gros, il s’agit d’une forme de discrimination: tenter de faire honte à une femme (forme de body shaming?) pour une fonction corporelle, exclure les femmes allaitantes de l’espace public, faire perdre des droits (le droit d’être dehors, le droit de se nourrir pour l’enfant et le droit de nourrir son enfant, le droit d’être confortable avec son corps et avec l’allaitement). L’allaitement n’est pas un acte sexuel. Les seins ne servent pas qu’au plaisir sexuel (4).

Il faut aussi se souvenir que les femmes subissent actuellement une pression extrêmement forte pour allaiter leur(s) enfant(s) . On déclare sur toutes les tribunes son incontestable supériorité face au lait maternisé (ou lait artificiel). Je suis tout à fait d’accord avec le principe: le lait d’humain est la meilleure nourriture de base. Ce qui m’amène à être confondue devant cette situation grotesque: on force presque les femmes à allaiter, mais on fait tout pour leur compliquer la vie si elles veulent le faire.

Ainsi, il importe de faire valoir des bémols:

  • Si on doit favoriser l’allaitement, il ne faut pas faire culpabiliser celles qui ne peuvent pas allaiter correctement, pour quelle que raison que ce soit;
  • L’allaitement peut être un choix: il faut donc informer correctement les femmes, leur donner l’heure juste (avantages et inconvénients possibles), et leur fournir des ressources pour les aider si elles souhaitent allaiter (non, ce n’est pas instinctif!). Ces simples mesures ne sont pas toujours faites de façon adéquate;
  • Finalement, si on favorise l’allaitement, il faut également le permettre partout: empêcher une femme d’allaiter, de quelque manière que ce soit, devrait être illégal, ce qui suppose des campagnes gouvernementales, voire de santé publique, pour expliquer que non, ce n’est pas indécent, ni sexuel.(5)

Je reviendrai dans un autre texte sur le lait maternisé.

(1) Plus précisément, voici le texte:

« Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
Par de pareils objets les âmes sont blessées,
Et cela fait venir de coupables pensées. »
(Tartuffe, acte III, scène II, vers 860-862, cité in: Wikipédia)

(2) Il semblerait que mon expérience soit moins pénible que celles de d’autres mères, puisque Internet regorge de témoignages de gens priant plus ou moins poliment une femme en train d’allaiter de se cacher (le sein ou d’aller ailleurs), alors que je n’ai personnellement jamais eu ce genre d’interaction. L’exemple le plus hypocrite à mon avis est celui en 2014 de la boutique de lingerie Victoria’s Secret qui a expulsé une mère en train d’allaiter (voir la nouvelle ici). Quoi, « montrer » un sein devant des photos géantes de dames en soutien-gorge, c’est inconvenant?

(3) J’ai un doute cependant sur les chimpanzés bonobos (qui ont une sexualité extrêmement semblable à la nôtre): il faudrait que je vérifie dans le livre de ces auteurs pour voir s’ils ont tenu compte de nos cousins lorsqu’ils affirment que nous sommes les seuls à sexualiser les seins.

(4) L’indécence des seins nus n’a pas la même portée suivant la culture: au Canada et aux États-Unis, il est presque impossible pour une femme d’être poitrine nue (sauf dans des endroits pour naturistes, où la nudité est intégrale), alors qu’il y eut la mode dite du monokini dans les années 70-80 sur les plages en Europe (mais voir ici pour le constat que c’est à la baisse). Par contre, le mouvement des Femen (où la nudité des seins est un acte politique) et leur judiciarisation notamment en France montre que les opinions face aux seins nus sont loin d’être unanimes. Et qu’on me pardonne de voir un double standard face à des hommes qui peuvent s’exhiber (et dont la poitrine dépasse parfois même la mienne).

(5) Et puis sérieusement? Être émoustillé.e par la vision d’une femme allaitant un bébé? Navrée, mais il y a des fantasmes sexuels que je ne comprendrai jamais.

Pourquoi j’ai allaité la nuit

Je jumelle ici deux préoccupations que j’ai eu lors des premiers mois de mon fils. En l’occurrence, l’allaitement (et ce qui vient avec) et le co-dodo (ou, si vous préférez, tout un tas de conseils non souhaités mais tout de même administrés sur ces sujets).

Une jolie camisole que j’aurais bien aimé faire porter à qui vous savez… (source de l’image: Facebook)

Mais quel type de conseils m’a-t-on asséné, au juste? Des histoires de positions d’allaitement (2-3 infirmières qui se contredisaient allègrement), de nombre de boires, de quantités à absorber, de trucs pour que bébé « fasse ses nuits », que sais-je? Je ne raconterai pas à nouveau mes déboires avec le tire-lait, ça ne serait qu’ajouter du sel sur la plaie…

Ma sage-femme avait quelques principes simples. Boire à volonté (1). Alterner les seins. Autrement dit, il m’a fallu développer un exhibitionnisme des seins, parce que j’ai allaité à peu près partout (sauf dans des salles d’allaitement! (2)), et n’importe quand.

À volonté, ça inclut aussi la nuit. Et là, j’entends déjà les cris épouvantés en arrière: « Ce n’est pas normal que bébé boive encore la nuit après X mois. » (Vous remarquerez que j’ai évité exprès de mettre un nombre de mois…) Bon. Il semblerait que l’allaitement nocturne ne soit pas souhaitable après un certain temps. Oui, mais posez la question à votre médecin/infirmière/belle-maman: selon quelles études? Et surtout, pourquoi?

Ah oui, les nuits sont écourtées. (C’est une raison pour la maman, ça, qu’est-ce qu’un pédiatre à y voir là-dedans?) À cela, je réponds: co-dodo. Pas besoin de se lever la nuit pour allaiter: le petit est déjà sur place (et si vous faites comme moi, vous dormirez les seins nus, ce qui permet au bébé précoce de se servir lui-même au besoin). Et, en passant, il fait des phases de sommeil plus longues avec quelqu’un que s’il dort en solitaire (3).

En fait, ce qui m’étonne le moins aujourd’hui, alors que je rédige cet article, c’est qu’il y a un lien entre le co-dodo et l’allaitement en général (tant dans le choix fait d’allaiter exclusivement l’enfant que dans la durée totale de l’allaitement). Il faudrait même faire la promotion du co-dodo pour inciter à l’allaitement maternel (cododo.free)!

Pourtant, il existe encore plusieurs obstacles à la promotion de l’allaitement maternel, compte tenu de ce lien avec l’allaitement nocturne (et donc un rapprochement de la mère avec l’enfant) (informations tirées de cododo.free):

  1. C’est le partage « accidentel » du lit avec maman (alors qu’elle s’est endormie en allaitant sans que cela soit prévu, donc sans précautions spéciales) qui est vraiment dangereux (et non un co-dodo habituel). Tant et aussi longtemps que le co-dodo ne sera pas présenté comme une possibilité tout-à-fait légitime et relativement bénigne (à condition de prendre quelques mesures préventives simples), il s’agit du seul risque sérieux.
  2. Les professionnels de la santé ne sont pas informés ou n’informent pas adéquatement les femmes allaitantes des mesures de sécurité requises pour le co-dodo.
  3. Les campagnes d’incitation à l’allaitement ne parlent pas de son pendant nocturne, ni, d’ailleurs, de plusieurs conseils pratiques nécessaires à son accomplissement.
Voici un exemple d’une publicité de l’Agence de santé et des services sociaux de Montréal de l’automne 2012 pour encourager l’allaitement maternel. On y met en vedette une comédienne connue au Québec, Mahée Paiement (ancienne mannequin). Cette image a été décriée pour son manque de réalisme (en talons hauts et robe de gala, disons que c’est une tenue pour le moins inhabituel à la femme qui allaite). On a tenté de miser sur le côté glamour, mais on risque aussi de montrer un idéal impossible à atteindre pour la femme « normale » (critique et image tirées de l’article « Allaiter n’est pas glamour » de Rima Elkouri).

Donc, je vous recopie ici le tableau des facteurs de risque et de prévention dans la première année du bébé (seule la première ligne a été paraphrasée) de cododo.free qui tient compte de la mort subite du nourrisson (MSN), des dangers d’asphyxie (notamment en l’écrasant) et d’autres accidents liés au dodo:

Risques Comment prévenir
Matelas mal ajusté au lit, matelas mou, lit inadapté (trop haut, délabré, …)
Dispositif de couchage non adapté aux bébés: fauteuils, canapés, …
Matelas ferme aux dimensions du lit ou posé sur le sol (si besoin utilisation d’une barrière parfaitement adaptée au lit pour éviter les chutes)
Accessoires de literie dangereux: coussins mous, couettes à proximité du bébé, matières plastiques… Pas d’accessoire de literie sur le bébé (un pyjama suffit)
Pièce trop chauffée, mauvaise aération Chauffage de la pièce à 18°C maximum en hiver
Bébé posé sur le ventre ou sur le côté Bébé posé sur le dos
Tabagisme des parents
En cas de partage du lit, prise de somnifère, d’alcool, de stupéfiants par les parents ; parents très malades ou très fatigués, réflexes diminués ; obésité importante
En cas de partage du lit, hygiène de vie sans drogue. Sinon le bébé dort à côté du lit des parents dans son propre dispositif de couchage (également en cas de maladie, d’obésité)
Allaitement maternel
Bébé dans la chambre des parents la première année

La dernière ligne du tableau montre carrément que 2 des moyens de prévention contre la mort subite du nourrisson et l’asphyxie sont l’allaitement et la proximité physique (dans la même pièce au minimum) du bébé avec ses parents!

En passant, si vous avez à faire augmenter la fréquence des tétées (par exemple pour faire prendre du poids à un bébé trop petit), le co-dodo serait une excellente mesure. L’ayant testé moi-même (pour un bébé prématuré de 5 livres et 2 onces = 2,32 kg à la naissance), je peux vous confirmer le caractère tout sauf léger de mon fils aujourd’hui!

Mise à jour: 13 janvier 2013 pour une erreur dans la conversion du poids de livres à kilos.

(1) Au fait, saviez-vous que les femmes !Kung allaitent environ 4 fois par heure (pendant 1 ou 2 minutes), et presque aussi souvent la nuit (Leche League)? Elles sont vraiment les modèles de mère!

(2) Et pourquoi pas dans les salles prévues à cet effet? Parce que ça ne m’intéressait pas de me faire ostraciser parce que mon bébé avait faim! Non mais pourquoi aurais-je dû/eu à me cacher pour nourrir mon bébé?

(3) À ce propos, il faudra qu’on m’explique un jour en quoi un bébé de quelques mois prouve son « autonomie » à dormir seul…

Contre un discours dogmatique

Quand j’étais à l’hôpital avec mon nouveau-né, il a fallu que le médecin prescrive que mon fils pouvait recevoir du lait maternisé (en attendant ma montée de lait). Comme c’était un prématuré, je ne voulais pas qu’il perde trop de poids entre sa naissance et le début de l’allaitement. Avouons-le: le colostrum (ou le premier liquide à être produit par le sein) n’est pas fourni en quantité vertigineuse et il est fréquent et normal que le bébé maigrisse: il semblerait acceptable pour le corps médical de voir diminuer de 10% le poids du nouveau-né entre sa mise au monde et la montée de lait.

Jeune babouin Hamadryas en train de téter sa mère. L’allaitement est une des caractéristiques principales du grand groupe animal des mammifères (mot qui provient d’ailleurs de « mamelles ») (source de l’image: Wikipédia).

Bon, mais 10% de pas grand-chose, ça arrive vite. J’avais donc accepté qu’on fournisse du lait maternisé à mon enfant. En plus, comme il a eu une jaunisse, on me l’a enlevé pour le placer sous incubateur. J’en pleurais. Et l’infirmière de garde à la pouponnière, pas très futée, m’a dit « Vous savez que ce sont les changements d’hormones à cause de l’accouchement qui vous font pleurer…? ». Euh… Non! C’est le fait de voir un petit être sans défense mis en isolement dans un aquarium qui me faisait pleurer et parce qu’on m’avait enlevé mon bébé! Passons.

Au-delà de devenir soi-même une femelle laitière, il y a le traitement qu’on nous impose pour « favoriser » la montée de lait. Entre vous et moi, je ne suis pas convaincue que le fait de m’enlever mon bébé ait pu aider à ma production laitière. Je pense que c’était aussi évident pour les infirmières, qui m’ont obligée à suivre un horaire très strict. Je n’avais le droit de prendre mon fils que pour une durée d’une heure par tranche de quatre heures. Pendant cette heure, il fallait que j’essaie de l’allaiter, des deux seins (yé! une demie-heure de chaque côté). Par la suite, je devais subir le tire-lait pendant une autre demie-heure.

Bon. Donc. 90 minutes d’allaitement pour chaque 240 minutes de ma journée. 38% de mon temps à allaiter. Jour et nuit. Je voulais assassiner les infirmières. Et je parlais de « m’évader ». C’était un enfer.

Tire-lait manuel. Je n’ai plus retouché à un machin de ce type après ma sortie de l’hôpital: je préférais tirer mon lait à la main (c’était moins douloureux). Le plus ridicule dans tout ça, c’est que je me suis fait donné 2 (oui oui, 2!) tire-lait automatiques, que j’ai refilés à quelqu’un aussitôt que j’ai pu m’en débarrasser (source de l’image: Wikipédia).

Après ce traitement, c’est presque un miracle que j’aie quand même maintenu ma décision d’allaiter: j’ai l’impression qu’on m’a tout fait pour me dégoûter de la chose à tout jamais…!

En plus, on ne vous parle que rarement de la douleur à allaiter pendant les premiers temps. Moi j’ai eu mal un mois: la première succion était un calvaire à chaque tétée. Et il n’était pas question que quiconque me touche les seins (pauvre petit copain!).

En général, je suis plutôt pour l’allaitement maternel. Je pense que c’est une bonne façon de créer un lien entre la mère et l’enfant. Sauf que si le discours médical dominant en fait une torture, si vous vous sentez coupable parce que vous ne pouvez/voulez allaiter, ou parce que ce n’est pas nécessairement facile d’allaiter (encore un truc qui n’est pas instinctif!), là, je mets un holà.

Femme himba en train d’allaiter (peuple de Namibie) (image de Yves Picq, diffusée sur Wikipédia).

En passant, une autre information qu’on ne vous dira pas: l’allaitement en occident est directement lié avec le statut social. Petit morceau d’histoire: au milieu du 20e siècle, on disait que le lait maternel n’était pas aussi bon pour le bébé que le lait maternisé. Ce qui fait que le taux d’allaitement était très bas (le plus bas étant dans les années 60). Par la suite, le discours médical a changé, pour prendre un virage complètement opposé dans les dernières années: le lait maternisé est maintenant presque devenu diabolique.

Cependant, tout dépend du réseau social: les femmes pauvres ont plus accès à des aides de la part de leur famille, en l’occurrence, de leur grand-mère (qui n’a pas allaité!) et de leur mère (qui s’est fait dire par sa propre mère de ne pas allaiter). Par contre, les femmes de classes moyennes ou aisées ont accès à des informations plus récentes, mais moins à des réseaux d’entraide. Ce qui fait qu’elles sont influencées par la nouvelle « mode » médicale de l’allaitement naturel (cf. Halpern, 2011).

En résumé: oui pour l’allaitement, mais pas à n’importe quel prix! Si vous maltraitez votre enfant, même en l’allaitant, ça n’efface pas le reste. Et c’est probablement le contact avec la mère qui crée le plus de bénéfices pour l’enfant, contact que vous pouvez très bien avoir sans allaiter.

Mon côté féministe ressort

Le féminisme est une étiquette qui n’est plus à la mode. D’ailleurs, nous sommes en novembre, et les hommes se font pousser la moustache dans le mouvement « Movember » (entre autres, pour attirer l’attention sur des questions masculines). Notez ici que je n’ai absolument rien contre les mouvements revendicateurs de ce type… Mais dans ce cas précis, je ne l’approuve pas.

Une « suffrage parade » de 1912 à New York, avec des suffragettes. Depuis l’obtention du droit de vote pour les femmes un peu partout dans le monde, la question se pose: que veulent encore (!?!) les femmes? (source de l’image: Wikipédia).

Oui, nous avons le droit de vote. Oui, nous avons demandé l’égalité et l’avons obtenue (euh… du moins en apparence!). En tout cas, il est maintenant interdit de nous discriminer (dans notre face, du moins!) sur la base du sexe. Et il y a eu un gros travail sur l’équité salarial au Québec, où les emplois traditionnellement féminins ont été évalués pour les comparer (sur la base du salaire et du travail demandé, notamment) par rapport aux autres (traditionnellement masculins ou non). Bravo.

Pourtant. (soupir). Pourtant…

Un syndicat de travailleuses du Bangladesh a organisé en 2005 une célébration de la Journée international des droits de la femme (source de l’image: Wikipédia).

Il y a longtemps déjà que les féministes le savent: être une femme, c’est se démener dans l’équivalent de 3 emplois: le travail salarié, le travail ménager, le travail d’activiste. C’est encore sur les femmes que repose majoritairement l’élevage des enfants (oui, je parle « d’élevage »!). Et beaucoup de cellules familiales fonctionnent sur l’organisation planifiée par les femmes (les hommes y jouant un rôle d’exécutant – lorsqu’ils y tiennent un rôle!).

Il n’y a toujours pas d’égalité en ce qui a trait aux soins à donner aux enfants. Et, désolée messieurs, mais être mère n’est pas plus « naturel » qu’être père! À cela, on me répondra le fabuleux argument de l’allaitement maternel, qui ne peut effectivement pas être fait par un homme (mise à jour: contrairement à l’idée répandue, les hommes étant équipés des mêmes glandes mammaires que les femmes, on a constaté dans certaines conditions – consommation d’hormones, stimulation mécanique prolongée, retour à une alimentation normale – que les hommes (ainsi que d’autres spécimens mâles de mammifères – bouc et chauve-souris notamment) produisent du lait (cf. Diamond, 2006 (1993)).

Et voilà que la roue tourne, que sous prétexte que l’allaitement est devenu une condition obligatoire à l’enfant, les femmes perdent à nouveau leur liberté. C’est vrai qu’on oublie souvent d’expliquer aux femmes à quel point l’allaitement est prenant, qu’il est aliénant, qu’il vous transforme en vache laitière… Même si je persiste à croire que c’est, grosso modo, une bonne chose.

Dans son article tout récent sur l’épuisement des mères, baptisé très justement « Mères à bout de nerfs« , Halpern (2011) décrit ce cercle vicieux dans lequel les mères se retrouvent emprisonnées, celui de l’image de la « bonne mère ». Suivez bien le mouvement: c’est éclairant.

  • Beaucoup de gens considèrent la maternité comme la définition de la féminité. Déjà, cela place certaines dans une situation inconfortable: comment dire que cette expérience, sensée être merveilleuse, ne nous rend pas nécessairement heureuses?
  • Ensuite, une fois qu’on a franchi le pas, vient la culpabilisation. Il ne suffit pas d’être des parents biologiques: encore faut-il se conformer à ce qui est présenté comme le modèle idéal de la mère.
    • Il faut vouloir ce qu’il y a de mieux pour l’enfant (et l’obtenir!).
    • Il faut toujours veiller à sa sécurité.
    • Il faut favoriser son épanouissement.
    • Il faut être toujours disponible pour l’enfant.
  • Le meilleur, de nos jours, c’est l’allaitement maternel (mais douleurs, meurtrissures, morsures, montées de lait, non disponibilité sexuelle ne sont pas souvent présentées comme les pendants de cette pratique!). C’est aussi les purées faites maison, les couches lavables (pour l’environnement au minimum!), le portage… J’en sais quelque chose: j’ai fait moi-même tout cela. Par contre, certaines féministes vous diront qu’il s’agit justement d’un retour en arrière: toutes les technologies pouvant faciliter la vie des mamans (purées achetées, biberons, lait maternisé, couches jetables, poussettes…) sont rejetées au profit d’un idéal « retour à la nature ». Celles qui ne le font pas sont pointées du doigt. Elles amènent des biberons en cachette à la maternité. Elles font leur possible, et essaient de ne pas trop se sentir coupable, j’imagine.
  • Il faudrait, en même temps (et avec une seule paire de bras!), réussir sa vie familiale (super-maman et super-ménagère), sa vie professionnelle (super-travailleuse), sa vie sexuelle (nos amis américains disent MILF = « mom I like to f*ck »). J’exige le livre d’instructions. Cohérentes. Praticables. Simples. Sinon, on se dit qu’on a raté quelque chose. Et c’est la culpabilité qui revient.
  • Au Québec, il y a des problèmes de places en garderie. Oui, on fait des enfants. On les chérit, on les adore. Et puis il faut retourner travailler. À la culpabilité « d’abandonner » son enfant à des étrangers (bon, professionnels, mais tout de même extérieurs à la famille), il faut ajouter la complexité à dénicher un endroit pouvant accueillir le poupon.
  • Celles qui restent au foyer sont-elles plus heureuses? Elles n’ont pas l’épanouissement de la vie active. Elles doivent s’improviser éducatrices spécialisées (sans nécessairement avoir reçu la formation nécessaire), elles s’épuisent, sont frustrées d’avoir abandonné leurs rêves et leurs projets pour le maternage. Et les pauvres papas qui doivent assumer seuls le revenu familial (dans un contexte économique pas facile), absents parce qu’ils travaillent fort, ce qui fait retomber sur les femmes toutes les tâches ménagères. Elles pourront difficilement retourner au travail. Elles ont un trou dans leur curriculum vitae, non reconnu socialement.
  •  Et se pointe le monstre, la peur panique des « carences affectives ». Père manquant, fils manqué, disait le titre du livre de Guy Corneau en 1992. Cette crainte repose encore une fois sur les mères, qui sacrifient presque tout pour assurer à leur(s) enfant(s) de ne jamais manquer d’affection. La vulgarisation de la théorie de l’attachement de Bowlby depuis les années 70 a été bien comprise dans le grand public. Mais à quel prix?
Développer une relation d’attachement peut se faire avec n’importe quel adulte qui prend soin de l’enfant et qui lui répond favorablement. Il n’a jamais été dit que cela devait reposer uniquement sur la mère, ou sur les parents biologiques…! (source de l’image: Wikipédia).
  • On s’aperçoit ainsi que la plupart des recherches tendent à protéger l’enfant. À en faire le centre de toute l’attention, à forger ce qu’on peut nommer du puéricentrisme. La mère n’est qu’un des vecteurs du développement de l’enfant (certes l’un des plus importants, ou, plus exactement, le premier blâmé si quelque chose chez l’enfant ne va pas). D’où, on le saura, culpabilisation des mères.
  • Pour couronner le tout, être mère, les ami(e)s, c’est un contrat à vie. Ce n’est pas que les premières années! (On ne s’en sortira jamais!)

Je suis persuadée que le bonheur de l’enfant passe par celui des parents. Et de la mère en particulier, puisque c’est elle qui s’en occupe (encore…) davantage.

Faites la grève une fois de temps en temps. Refusez de faire tout ce pour quoi vous n’êtes pas payée. Faites ce que Jacques Salomé (1993) appelle des jours « inmères » (il y a bien des jours impairs – impères!). Révoltez-vous.

Affiche soviétique de 1932 pour célébrer le 8 mars. Le texte en rouge et blanc déclare: « Le 8 mars: Un jour de rébellion des femmes travailleuses contre l’esclavage de la cuisine. » Le texte en gris poursuit: « Dites NON à l’oppression et à la vacuité du travail domestique! » (source de l’image: Wikipédia).

Mise à jour (hommes capables d’allaiter): 28 juillet 2016.

Parce que l’humour est important pour la santé mentale…

Le discours sur la maternité a tendance à devenir facilement infantilisant (pour la mère, s’entend!) ou culpabilisant (« La maman doit se reposer. », « Quoi? Il ne fait pas encore ses nuits? Comment ça, vous lui donnez du lait maternisé?!? »).

Personnellement, j’ai beaucoup apprécié la lecture du blogue de Caroline Allard, Les Chroniques d’une mère indigne. C’est drôle, divertissant, très « politically incorrect » et décomplexant.

La photo sur le blogue de Caroline Allard. À déguster avec ou sans apéro, au besoin (source de l’image: saisie d’écran du blogue Les Chroniques d’une mère indigne).

Pour ma part, j’ai mis des marque-pages sur les suggestions des lecteurs/trices « indignes » sur les activités à faire durant la semaine de relâche. Je me prépare à tout!

Pour le reste, mon conseil de la semaine: mentez effrontément si vous pensez faire les choses bien, selon vos convictions, pour le meilleur de l’enfant et de vous-même. Si vous êtes heureuse la plupart du temps, votre bébé le sera aussi (et pour le reste, ce n’est pas de votre faute).