Posture, mal au dos, grossesse, alouette!

Il s’agit d’un problème très fréquent chez la femme enceinte, surtout dans le 3e trimestre: j’ai nommé les maux de dos. En fait, c’est aussi fréquent dans la population en général.

Le corps d’une femme enceinte subit plusieurs changements (quel truisme!), mais la façon de se maintenir debout doit s’adapter (d’où les fameux maux de dos).  Comme le poids du foetus et du placenta est vers l’avant du corps et plutôt bas, on doit compenser en se courbant le bas du dos (ce qui se fait notamment en basculant le bassin vers l’avant): ce poids en extra change le centre de gravité, et donc modifie la posture générale du corps.

Démonstration:

Silhouette d’une femme enceinte, où on a ajouté le centre de gravité (flèche verticale). En tout temps, cette flèche doit passer en avant de l’axe des chevilles (en position debout immobile). Pour compenser le poids du ventre et des seins qui augmente, la femme enceinte se cambre donc dans le bas du dos, ce qui met plus de poids dans les talons qu’à la normale (source de l’image et des infos: Trottier).

Étonnamment, Daniel Lieberman, anthropologue de l’Université de Harvard, a révélé en 2007 que plusieurs caractéristiques évolutives permettaient aux femmes enceintes d’avoir moins mal au dos que ce qui serait attendu pour une posture de ce type. En effet, si on compare les dernières vertèbres dorsales des femmes à celles des hommes, on s’aperçoit que chez celles-ci, les vertèbres sont à la fois plus souples et plus « porteuses » – souplesse qui est causée entre autres par l’action de l’hormone relaxine qui… relaxe les vertèbres en allongeant les ligaments (cf. Larivière et La Libre.be)!

En combinant cette caractéristique avec des hanches plus larges que celles des hommes, on obtient une position absolument unique dans le règne animal, celle de la femme enceinte (cf. La Libre.be).

Donc, non seulement ça fait moins mal, mais en plus, cette posture permet de garder l’équilibre, et de ne pas basculer vers l’avant (alors que le poids supplémentaire et assez soudain devrait avoir tendance à faire perdre l’équilibre) (cf. La Libre.be) (1).

Augmentation de la grosseur de la « bedaine » entre la 26e et la 40e semaine de grossesse. Encore une fois, la fameuse position est très évidente (dos creux, cou qui compense pour continuer à bien voir…). On peut en plus supposer que la grossesse bat tous les records en matière de rapidité de prise de poids! (source de l’image: Wikipédia).

En effet, on calcule que le poids moyen pris durant la grossesse serait de 8 à 12 kg (17,6 à 26,5 livres pour mes compatriotes). Le poids provient des seins, du bébé et de l’utérus (pour 7 kg), alors que le reste provient de la rétention d’eau (pour augmenter le volume sanguin) et des « provisions » de graisse aux hanches, à la taille et sur le devant du ventre (cf. Trottier).

Je résume les changements dans la posture de la femme enceinte (cf. Trottier):

  • Prise de poids: seins, bébé, ventre qui sont à l’avant du corps (= déséquilibre possible);
  • Hypertrophie de certains ligaments: bassin (ah oui, pour l’accouchement, entre autres!!!), vertèbres;
  • Relâchement musculaire du ventre, qui s’étire pour laisser place au bébé;
  • Rotations des articulations des hanches, des genoux et des pieds pour rééquilibrer le tout;
  • Accentuation des courbures de la colonne vertébrale pour l’équilibre;
  • Flexion du cou (ou, si vous préférez, le menton vers l’avant) pour garder le champ de vision intact;
  • Basculement du bassin vers l’avant.

Si on regarde maintenant les conséquences sur le corps, en termes d’inconforts divers (cf. Trottier):

  • Centre de gravité abaissé mais aussi avancé par rapport à la verticale du corps;
  • Sollicitation accrue des muscles de la poitrine, des épaules et du haut du dos pour compenser la faiblesse des muscles du ventre (grands droits) et l’augmentation du volume des seins;
  • Stress renforcé sur la nuque, la voûte plantaire et les muscles des jambes.

Qui est responsable de ce gâchis? Personne en particulier: il s’agit d’une suite de problèmes liés à la bipédie (encore elle!?!). N’oublions pas, mesdames, que si nous sommes des chimpanzés, nous sommes malgré tout les seuls primates uniquement bipèdes, avec une charpente corporelle conçue pour être quadrupède il n’y a pas si longtemps. Certains se consoleront en sachant que ça a dû être pire pour les premiers hominidés bipèdes, mais ce n’est pas nécessairement si joyeux de savoir que nos cousines poilues n’ont pas mal au dos durant leur grossesse, et qu’elles accouchent beaucoup plus facilement que nous!

Mise à jour: 1er octobre 2012: note sur le prix Ig Nobel

(1) L’autre jour pour m’amuser, j’ai lu sur Wikipédia la liste des prix Ig Nobel, décernés chaque année aux scientifiques qui ont fait des recherches sur des sujets bizarroïdes, rigolos ou franchement ridicules. En 2009, on parlait justement du prix en physique: « à Katherine K. Whitcome de l’université de Cincinnati, Daniel E. Lieberman de l’université Harvard et Liza J. Shapiro de l’université du Texas, pour avoir déterminé pourquoi les femmes enceintes ne basculent pas en avant » (Wikipédia). Bon, ça ne sauvera la vie de personne, mais ça tombe dans notre champ d’intérêt ici, au Modèle chimpanzé!

Bêtisier (1): chaussures pour bébés

Attention, ceci est une histoire tout ce qu’il y a de vrai.

Comme mon fils commençait à se mettre debout, ma belle-mère m’avait offert de lui acheter une première paire de chaussures. Et nous voilà embarqués dans une expédition, mon fils, ma belle-mère, ma belle-soeur et moi-même, vers un magasin de chaussures très respectable. Du genre où on ne vend que de « bonnes » chaussures. Les plus laides possibles, mais, paraît-il, excellentes.

Mon fils essaie une paire, très rigide, avec la partie arrière très solide pour « bien soutenir la cheville ». Sauf que, petit problème, avec ces trucs aux pieds, mon garçon n’est plus capable de se relever debout. Il a même des difficultés à quatre pattes (avec un air de « maman, au secours! »), dues à la rigidité de la chaussure (essayez de marcher à quatre pattes en maintenant vos pieds dans un angle de 90 degrés, pour voir!).

Comme je proteste du traitement (il en aurait fait autant s’il avait pu, j’en suis sûre!), le vendeur commence à m’expliquer (et je n’invente rien!!!) que c’est important (blablabla!) et, pour preuve,  qu’il a déjà vu un cas où un bambin « s’est cassé la cheville en apprenant à marcher parce que ses chaussures ne le soutenaient pas assez ».

Mon sang d’anthropologue n’a fait qu’un tour. Quoi? C’est vraiment l’argument de vente le plus pourri du millénaire (ça tombe bien: il vient juste de commencer!).

Cher monsieur le vendeur, apprenez deux ou trois petites choses:

Premièrement, notre espèce (Homo sapiens) provient d’une longue lignée de mammifères bipèdes depuis des millions d’années (ceux qu’on nomme Hominidés). Par conséquent:

  • Petit a), s’il y avait eu tant de cas de chevilles brisées durant l’apprentissage de la marche, ça se verrait dans les fossiles que nous avons retrouvés. 
  • Petit b), toutes ces pattes cassées (pour cause de chaussures inexistantes dans le monde animal) auraient probablement nui à la survie de nos ancêtres (nous ne serions donc pas là). Promis, je reparlerai d’évolution une autre fois.

Relevé des empreintes de pas de Laetoli, en Tanzanie, par Laurie Grace. Ces empreintes sont célèbres. Elles ont été datées à 3,7 millions d’années, et identifiées comme celles de 3 individus bipèdes hominidés, probablement des Australopithèques. Comme on ignore précisément de quelle espèce il s’agit (tout comme on ignore encore notre ascendance exacte parmi toutes les espèces d’Australopithèques), il est difficile de dire si ce sont nos ancêtres ou nos très proches cousins (source de l’image: Evolution).

  • Petit c), avant même de poser la question de la survie, il est fort probable que nous ne serions même pas des bipèdes, puisque ce mode de locomotion aurait été abandonné parce que désavantageux. Beaucoup de chercheurs pensent au contraire que la bipédie aurait été avantageuse pour la survie de nos ancêtres (par exemple, voir Picq 2005).

Deuxièmement, je vous annonce qu’il va falloir faire quelque chose, et vite, pour sauver tous ces bébés des pays en développement, et dont les parents ne sont pas assez riches pour leur payer de foutues godasses à 70$ (environ 50 euros pour nos amis européens)! Et, j’ai failli oublier de le dire, chaussures qu’il faut changer aux 3 mois grand maximum (dixit mon vendeur préféré). Comment est-il possible que nous n’ayons jamais été sollicités pour lever des fonds pour régler ce problème criant dans les pays défavorisés (plus précisément: appauvris pour nous enrichir)???

Pour rester dans le thème, voici une comparaison entre une des empreintes scannée de Laetoli (en bas), celle d’un chimpanzé en marche bipède (au milieu) et celle d’un humain (en haut). Remarquez que le gros orteil de Laetoli est plus éloigné des 4 autres que chez l’humain (on parle d’un orteil peut-être capable de saisir des objets) (source de l’image: Wikipédia).

Sans rire, s’il fallait absolument des chaussures de luxe pour apprendre à marcher, ni nos ancêtres, ni les 99% de l’humanité encore trop pauvres n’auraient pu le faire! En passant, beaucoup de singes marchent aussi en bipèdes (du moins, de temps à autre). Il faudra vraiment leur dire d’arrêter de le faire tant qu’ils ne porteront pas des chaussures appropriées!

Orang-outan en position bipède (il a les mains occupées avec de la nourriture: on le comprend!). Bon, voilà, encore un exemple d’un qui ne suit pas les règles: « on ne marche pas sans chaussures ». Non, j’arrête, je ne peux même pas en faire des blagues: c’est trop ridicule! (source de l’image: Wikipédia).

Finalement, moi aussi j’ai des histoires d’horreur à raconter. Celle d’une petite fille qui s’était mis les talons à vif à force de marcher à quatre pattes avec des chaussures dont l’arrière était rigide.

La fin de mon anecdote? Je suis repartie, mon fils dans les bras, belle-maman et belle-soeur sur les talons (c’est le cas de le dire). Mais je n’ai pas acheté les chaussures.

Et mon fils a appris à marcher avec seulement des chaussettes. Ça glissait? Pan! Plus de chaussettes! Moi aussi j’aime marcher pieds nus. Et quelle musique cela a dû être pour les voisins du dessous…!

AHHHH encore un délinquant! (source de l’image: Wikipédia).

Pour des conseils sensés sur le choix des chaussures de bébé (et ce n’est pas un site commercial!), voir le site Les chaussures pour bébé.

La marche du rat et de l’humain

Sciences et avenir publie encore un article intéressant aujourd’hui, où on apprend que les mécanismes musculaires de la marche chez l’humain sont très semblables à ceux qu’on retrouve notamment chez le rat, mais aussi chez le chat, la pintade et, tenez-vous bien ami(e) lecteur(trice), le singe (mais quelle surprise!!!).

Planche de Benjamin Waterhouse Hawkins, pour son livre de 1860, A Comparative View of the Human and Animal Frame. Pour d’autres planches, voir The University of Wisconsin Digital Collections. Cette planche, intitulée « Man, and the Lion » (p. 12-13), permet de voir l’anatomie des jambes de l’humain et celle des pattes du lion (source de l’image: Wikipédia).

L’étude des chercheurs de la Santa Lucia Fondation à Rome montre que nos mécanismes pour la locomotion ont évolué à partir d’une même série de neurones chez des ancêtres communs. La marche chez l’être humain se séparerait en 4 étapes (commandes du mouvement des jambes, de l’alternance, du décollement des orteils avant de plier la jambe, etc.).

Qu’en conclure, au fond? Premièrement que nous conservons beaucoup d’aspects en commun avec nos cousins les mammifères (voir un de mes articles précédents ou encore mon autre blogue si vous n’en êtes pas encore convaincu(e)s). Que les études comparatives interspécifiques (entre les espèces) continuent de nous en apprendre toujours plus sur nous-mêmes. Et que notre adaptation à la bipédie ne fait que nous que « des singes debout ».

Planche du Petit Larousse de 1922, montrant les squelettes de différents animaux. Bon, personnellement je trouve le crâne de l’Australien (no 3) fortement exagéré par rapport à l’avancement de sa mâchoire (ce qu’on nomme aussi « prognathisme »), toujours un signe de racisme et de tentative de rabaissement vers le « singe ». Mais ce n’est pas inutile de poser un regard critique sur ce qui est considéré encore aujourd’hui comme une « évidence » (celle de peuples arriérés, sauvages, barbares, vivant encore à l’âge de pierre…). Promis: nous en reparlerons (source de l’image: Wikipédia).