Du malaise à allaiter en public

Quand j’ai commencé à allaiter, j’ai fait comme beaucoup d’autres: je me suis isolée (pas longtemps: pourquoi aurais-je dû manquer toute l’action?), j’ai couvert mon sein (pour paraphraser Molière, que vous ne sauriez voir (1)) et j’ai eu trop chaud, puis j’ai adopté une attitude de je-m’en-foutisme aiguë et j’ai nourri mon bébé en public.

Symbole international de l’allaitement (image de Matt Daigle, source Wikipédia).

Apparemment, je ne suis pas la seule à balancer entre la modestie et l’exhibitionnisme (ou, disons, entre faire attendre le nourrisson pour des conditions plus « décentes » et le côté pratique de nourrir à la demande n’importe où). Et ce matin, je me suis demandée pourquoi il existe un malaise à allaiter en public (que ce soit venant de la mère ou venant des témoins de la scène (2)). Encore une fois, il s’agit d’une piste de réflexion de ma part (donc, un sujet à fouiller plus en profondeur).

Pour commencer, énonçons une évidence: allaiter en public n’est pas un problème pour toutes. Que ce soit celles qui, individuellement, n’ont pas ou peu de scrupules à le faire (ainsi que celles qui ne peuvent ou ne veulent pas allaiter), ou que ce soit les cultures où les seins sont moins sexualisés, le contexte varie (et les réactions également).

Seconde évidence, dans les cultures où allaiter en public est un problème (ou peut en être un pour certaines personnes), le problème est avant tout de voir une partie du corps qui ne devrait pas être visible à tou.te.s, ou ce qu’on peut résumer par l’équation seins = zones érogènes = sexualité = honteux. Je ne m’attarderai pas ici à faire un historique de la sexualisation des seins dans les sociétés occidentales (et je me risquerai encore moins à un aperçu ethnographique), ni à expliquer pourquoi la sexualité est une chose à cacher. Il y a tout de même des clichés qui sont discutables: ainsi, en anthropologie, on s’étonne que l’être humain féminin soit le seul mammifère dont les seins restent gros en dehors des périodes d’allaitement (c’est devenu un attribut sexuel secondaire pouvant servir à identifier le sexe d’un individu, et l’atteinte de la puberté – donc, la disponibilité sexuelle potentielle – dudit individu). Il semblerait aussi que seulement chez l’être humain la manipulation et les attouchements des seins soit associés à l’acte sexuel (source ici, bien que j’aie un doute (3)) .

Jeune babouin hamadryas (photo de Christian Jansky, source: Wikipédia). L’allaitement est une caractéristique clé de la famille des mammifères.

Par contre, que les seins deviennent uniquement associés à la sexualité est à mon avis un dangereux raccourci, soit lorsqu’il empêche des mères d’allaiter (donc de remplir un des besoins vitaux de leur poupon ou d’en retarder la satisfaction), soit lorsqu’il autorise certaines personnes à intervenir auprès d’une femme allaitant, que ce soit pour l’exclure, l’insulter ou que sais-je encore. En gros, il s’agit d’une forme de discrimination: tenter de faire honte à une femme (forme de body shaming?) pour une fonction corporelle, exclure les femmes allaitantes de l’espace public, faire perdre des droits (le droit d’être dehors, le droit de se nourrir pour l’enfant et le droit de nourrir son enfant, le droit d’être confortable avec son corps et avec l’allaitement). L’allaitement n’est pas un acte sexuel. Les seins ne servent pas qu’au plaisir sexuel (4).

Il faut aussi se souvenir que les femmes subissent actuellement une pression extrêmement forte pour allaiter leur(s) enfant(s) . On déclare sur toutes les tribunes son incontestable supériorité face au lait maternisé (ou lait artificiel). Je suis tout à fait d’accord avec le principe: le lait d’humain est la meilleure nourriture de base. Ce qui m’amène à être confondue devant cette situation grotesque: on force presque les femmes à allaiter, mais on fait tout pour leur compliquer la vie si elles veulent le faire.

Ainsi, il importe de faire valoir des bémols:

  • Si on doit favoriser l’allaitement, il ne faut pas faire culpabiliser celles qui ne peuvent pas allaiter correctement, pour quelle que raison que ce soit;
  • L’allaitement peut être un choix: il faut donc informer correctement les femmes, leur donner l’heure juste (avantages et inconvénients possibles), et leur fournir des ressources pour les aider si elles souhaitent allaiter (non, ce n’est pas instinctif!). Ces simples mesures ne sont pas toujours faites de façon adéquate;
  • Finalement, si on favorise l’allaitement, il faut également le permettre partout: empêcher une femme d’allaiter, de quelque manière que ce soit, devrait être illégal, ce qui suppose des campagnes gouvernementales, voire de santé publique, pour expliquer que non, ce n’est pas indécent, ni sexuel.(5)

Je reviendrai dans un autre texte sur le lait maternisé.

(1) Plus précisément, voici le texte:

« Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
Par de pareils objets les âmes sont blessées,
Et cela fait venir de coupables pensées. »
(Tartuffe, acte III, scène II, vers 860-862, cité in: Wikipédia)

(2) Il semblerait que mon expérience soit moins pénible que celles de d’autres mères, puisque Internet regorge de témoignages de gens priant plus ou moins poliment une femme en train d’allaiter de se cacher (le sein ou d’aller ailleurs), alors que je n’ai personnellement jamais eu ce genre d’interaction. L’exemple le plus hypocrite à mon avis est celui en 2014 de la boutique de lingerie Victoria’s Secret qui a expulsé une mère en train d’allaiter (voir la nouvelle ici). Quoi, « montrer » un sein devant des photos géantes de dames en soutien-gorge, c’est inconvenant?

(3) J’ai un doute cependant sur les chimpanzés bonobos (qui ont une sexualité extrêmement semblable à la nôtre): il faudrait que je vérifie dans le livre de ces auteurs pour voir s’ils ont tenu compte de nos cousins lorsqu’ils affirment que nous sommes les seuls à sexualiser les seins.

(4) L’indécence des seins nus n’a pas la même portée suivant la culture: au Canada et aux États-Unis, il est presque impossible pour une femme d’être poitrine nue (sauf dans des endroits pour naturistes, où la nudité est intégrale), alors qu’il y eut la mode dite du monokini dans les années 70-80 sur les plages en Europe (mais voir ici pour le constat que c’est à la baisse). Par contre, le mouvement des Femen (où la nudité des seins est un acte politique) et leur judiciarisation notamment en France montre que les opinions face aux seins nus sont loin d’être unanimes. Et qu’on me pardonne de voir un double standard face à des hommes qui peuvent s’exhiber (et dont la poitrine dépasse parfois même la mienne).

(5) Et puis sérieusement? Être émoustillé.e par la vision d’une femme allaitant un bébé? Navrée, mais il y a des fantasmes sexuels que je ne comprendrai jamais.

Pourquoi j’ai allaité la nuit

Je jumelle ici deux préoccupations que j’ai eu lors des premiers mois de mon fils. En l’occurrence, l’allaitement (et ce qui vient avec) et le co-dodo (ou, si vous préférez, tout un tas de conseils non souhaités mais tout de même administrés sur ces sujets).

Une jolie camisole que j’aurais bien aimé faire porter à qui vous savez… (source de l’image: Facebook)

Mais quel type de conseils m’a-t-on asséné, au juste? Des histoires de positions d’allaitement (2-3 infirmières qui se contredisaient allègrement), de nombre de boires, de quantités à absorber, de trucs pour que bébé « fasse ses nuits », que sais-je? Je ne raconterai pas à nouveau mes déboires avec le tire-lait, ça ne serait qu’ajouter du sel sur la plaie…

Ma sage-femme avait quelques principes simples. Boire à volonté (1). Alterner les seins. Autrement dit, il m’a fallu développer un exhibitionnisme des seins, parce que j’ai allaité à peu près partout (sauf dans des salles d’allaitement! (2)), et n’importe quand.

À volonté, ça inclut aussi la nuit. Et là, j’entends déjà les cris épouvantés en arrière: « Ce n’est pas normal que bébé boive encore la nuit après X mois. » (Vous remarquerez que j’ai évité exprès de mettre un nombre de mois…) Bon. Il semblerait que l’allaitement nocturne ne soit pas souhaitable après un certain temps. Oui, mais posez la question à votre médecin/infirmière/belle-maman: selon quelles études? Et surtout, pourquoi?

Ah oui, les nuits sont écourtées. (C’est une raison pour la maman, ça, qu’est-ce qu’un pédiatre à y voir là-dedans?) À cela, je réponds: co-dodo. Pas besoin de se lever la nuit pour allaiter: le petit est déjà sur place (et si vous faites comme moi, vous dormirez les seins nus, ce qui permet au bébé précoce de se servir lui-même au besoin). Et, en passant, il fait des phases de sommeil plus longues avec quelqu’un que s’il dort en solitaire (3).

En fait, ce qui m’étonne le moins aujourd’hui, alors que je rédige cet article, c’est qu’il y a un lien entre le co-dodo et l’allaitement en général (tant dans le choix fait d’allaiter exclusivement l’enfant que dans la durée totale de l’allaitement). Il faudrait même faire la promotion du co-dodo pour inciter à l’allaitement maternel (cododo.free)!

Pourtant, il existe encore plusieurs obstacles à la promotion de l’allaitement maternel, compte tenu de ce lien avec l’allaitement nocturne (et donc un rapprochement de la mère avec l’enfant) (informations tirées de cododo.free):

  1. C’est le partage « accidentel » du lit avec maman (alors qu’elle s’est endormie en allaitant sans que cela soit prévu, donc sans précautions spéciales) qui est vraiment dangereux (et non un co-dodo habituel). Tant et aussi longtemps que le co-dodo ne sera pas présenté comme une possibilité tout-à-fait légitime et relativement bénigne (à condition de prendre quelques mesures préventives simples), il s’agit du seul risque sérieux.
  2. Les professionnels de la santé ne sont pas informés ou n’informent pas adéquatement les femmes allaitantes des mesures de sécurité requises pour le co-dodo.
  3. Les campagnes d’incitation à l’allaitement ne parlent pas de son pendant nocturne, ni, d’ailleurs, de plusieurs conseils pratiques nécessaires à son accomplissement.
Voici un exemple d’une publicité de l’Agence de santé et des services sociaux de Montréal de l’automne 2012 pour encourager l’allaitement maternel. On y met en vedette une comédienne connue au Québec, Mahée Paiement (ancienne mannequin). Cette image a été décriée pour son manque de réalisme (en talons hauts et robe de gala, disons que c’est une tenue pour le moins inhabituel à la femme qui allaite). On a tenté de miser sur le côté glamour, mais on risque aussi de montrer un idéal impossible à atteindre pour la femme « normale » (critique et image tirées de l’article « Allaiter n’est pas glamour » de Rima Elkouri).

Donc, je vous recopie ici le tableau des facteurs de risque et de prévention dans la première année du bébé (seule la première ligne a été paraphrasée) de cododo.free qui tient compte de la mort subite du nourrisson (MSN), des dangers d’asphyxie (notamment en l’écrasant) et d’autres accidents liés au dodo:

Risques Comment prévenir
Matelas mal ajusté au lit, matelas mou, lit inadapté (trop haut, délabré, …)
Dispositif de couchage non adapté aux bébés: fauteuils, canapés, …
Matelas ferme aux dimensions du lit ou posé sur le sol (si besoin utilisation d’une barrière parfaitement adaptée au lit pour éviter les chutes)
Accessoires de literie dangereux: coussins mous, couettes à proximité du bébé, matières plastiques… Pas d’accessoire de literie sur le bébé (un pyjama suffit)
Pièce trop chauffée, mauvaise aération Chauffage de la pièce à 18°C maximum en hiver
Bébé posé sur le ventre ou sur le côté Bébé posé sur le dos
Tabagisme des parents
En cas de partage du lit, prise de somnifère, d’alcool, de stupéfiants par les parents ; parents très malades ou très fatigués, réflexes diminués ; obésité importante
En cas de partage du lit, hygiène de vie sans drogue. Sinon le bébé dort à côté du lit des parents dans son propre dispositif de couchage (également en cas de maladie, d’obésité)
Allaitement maternel
Bébé dans la chambre des parents la première année

La dernière ligne du tableau montre carrément que 2 des moyens de prévention contre la mort subite du nourrisson et l’asphyxie sont l’allaitement et la proximité physique (dans la même pièce au minimum) du bébé avec ses parents!

En passant, si vous avez à faire augmenter la fréquence des tétées (par exemple pour faire prendre du poids à un bébé trop petit), le co-dodo serait une excellente mesure. L’ayant testé moi-même (pour un bébé prématuré de 5 livres et 2 onces = 2,32 kg à la naissance), je peux vous confirmer le caractère tout sauf léger de mon fils aujourd’hui!

Mise à jour: 13 janvier 2013 pour une erreur dans la conversion du poids de livres à kilos.

(1) Au fait, saviez-vous que les femmes !Kung allaitent environ 4 fois par heure (pendant 1 ou 2 minutes), et presque aussi souvent la nuit (Leche League)? Elles sont vraiment les modèles de mère!

(2) Et pourquoi pas dans les salles prévues à cet effet? Parce que ça ne m’intéressait pas de me faire ostraciser parce que mon bébé avait faim! Non mais pourquoi aurais-je dû/eu à me cacher pour nourrir mon bébé?

(3) À ce propos, il faudra qu’on m’explique un jour en quoi un bébé de quelques mois prouve son « autonomie » à dormir seul…

Ce que les primates m’ont appris sur les soins aux bébés

Je n’en suis qu’au début de mes recherches sur les grands singes. La primatologie n’étant pas ma formation principale, j’avoue avoir débuté comme tout le monde le fait ces dernières années: j’ai cherché des informations sur Internet.

Il faut souligner ici quelques petites restrictions:

  1. la plupart des ouvrages et articles scientifiques ne sont pas disponibles sur Internet (sauf les très anciens), ce qui signifie qu’on trouve difficilement des informations et des données fiables et récentes.
  2. les pages Internet ont tendance à se copier les unes les autres et sans mentionner leurs références (1): on ne peut pas savoir quel site a publié en premier, ni où les informations ont été prises.

Il en résulte donc que je ne suis pas entièrement satisfaite de ce que j’ai pu trouver, d’où ma première phrase. Je ne suis pas en mesure de garantir l’authenticité des informations, soit parce que les sources sont peu fiables, soit parce que je ne peux pas, par mes connaissances actuelles, les appuyer. En tenant compte de ces bémols, voici donc des résultats préliminaires.

J’ai déjà parlé de notre très proche parenté avec les chimpanzés. Clarifions immédiatement un léger malentendu fréquent: le terme « chimpanzé » regroupe en fait deux espèces (Pan troglodytes et Pan paniscus). Mise à jour: Par certains aspects, nos gènes sont plus proches de ceux des Pan troglodytes, alors que pour d’autres, c’est avec les Pan paniscus que ça « colle » davantage (Ignasse, 14 juin 2012) (pour rire, parlons d’atomes crochus, tiens!).

Carte des répartitions géographiques des espèces du genre Pan. On remarquera que les chimpanzés communs (incluant ici 4 sous-espèces: verus en jaune, vellerosus en vert, troglodytes en violet et schweinfurthii en bleu) sont séparés physiquement des bonobos (Pan paniscus en rouge) (source de l’image: Wikipédia).

Pan troglydytes est souvent nommée « chimpanzé » en français, ou « chimpanzé commun » dans le langage scientifique. Par contre, lorsqu’on parle de bonobo, on fait référence à Pan paniscus. Pourquoi deux espèces distinctes? Vous remarquerez la nette séparation entre le rouge et les bleu et violet de la carte précédente, frontière qui correspond en fait avec le fleuve Congo, tel qu’illustré dans la carte suivante:

Carte du bassin versant du fleuve Congo. Le fleuve sert aussi de frontières entre la République démocratique du Congo, la République du Congo et l’Angola. C’est le 2e fleuve au monde pour son débit (après l’Amazonie) (source de l’image: Wikipédia).

On peut donc raisonnablement penser que les bonobos et les chimpanzés communs, séparés par une frontière naturelle infranchissable pour eux, ont cessé de s’entrecroiser et ont fini par former deux populations dissemblables (mise à jour: on parle de 0,4% de différences dans l’ADN entre les 2 espèces).

À gauche, des Pan troglodytes (chimpanzés communs), à droite des Pan paniscus (bonobos). Si vous avez des difficultés à les différencier, bienvenue dans le club! Les bonobos sont un peu moins trapus que les chimpanzés communs, et les bébés bonobos ont la figure noire (comme leurs parents), alors que les bébés chimpanzés ont la figure claire (qui peut néanmoins être tachetée), et qui s’assombrira en vieillissant. Cela étant dit, les différences ne sont pas vraiment majeures au point de vue anatomique (mais beaucoup plus au niveau comportemental!) (source des images: Wikipédia).

Les chimpanzés (communs et bonobos) nous offrent donc un exemple de ce qu’on appelle en génétique l’effet fondateur, qui explique comment les espèces se forment. C’est le même phénomène qui a dû survenir pour les humains et les chimpanzés. Avec comme preuve leurs bagages génétiques très proches, il y a des ancêtres communs aux trois espèces. On situe la séparation entre les chimpanzés et les humains à au moins 6,3 millions d’années. Loin d’être définitive, il y aurait eu des croisements entre les ancêtres des chimpanzés actuels, les Australopithèques (nos ancêtres), et différentes espèces d’Homo (qui succéderont aux Australopithèques) jusqu’à une date récente: on parle de 2 millions d’années, au moment où Homo habilis a commencé à migrer vers des régions inhospitalières pour les ancêtres des chimpanzés (voir l’article de Wikipédia).

De façon sûre, un tel métissage n’est plus possible aujourd’hui: les chimpanzés ont 48 chromosomes (les gorilles aussi, que nous verrons plus loin), alors que nous en avons 46. Nous avons par contre près de 99% de nos gènes en commun (un peu plus ou un peu moins selon les chercheurs).

Il y a énormément de ressemblances entre les humains et les chimpanzés (et les gorilles, mais dans une moindre mesure). On peut donc s’entendre sur quelques éléments:

  • Notons l’existence de cultures chez les chimpanzés, qui varient dans le temps et selon les groupes (par exemple, certaines techniques pour casser des noix avec 2 pierres ne sont pas utilisées par tous les groupes de chimpanzés systématiquement, même dans des environnements par ailleurs similaires);
  • Il existe également des systèmes de communication complexes chez les diverses espèces de primates (encore une fois, les chimpanzés et les humains remportent le concours des plus complexes);
  • Il faut tenir compte de la présence de structures sociales ici aussi extrêmement complexes, qui permettent notamment le point suivant;
  • Les petits des gorilles et des chimpanzés nécessitent énormément de soins afin de parvenir à l’âge adulte (en parler pour l’humain est un truisme!). C’est le cas aussi chez les autres espèces de primates, mais la durée et l’importance des soins a tendance à augmenter quand on passe vers les gorilles, les chimpanzés et les humains.
Moka, une femelle gorille des plaines, avec son petit de 8-9 jours, au zoo de Pittsburgh (la photo date de février 2012). Les mères gorilles doivent apprendre par l’exemple de femelles plus âgées comment prendre soin de leur bébé. Il arrive régulièrement aux animaux en captivité (souvent capturés très jeunes) de ne pas savoir « quoi faire » de leur bébé, que les gardiens doivent prendre en charge pour assurer leur survie. On peut donc en conclure qu’il n’y a pas d’instinct maternel (dans le sens d’une série de comportements innés pour prendre soin des bébés), que ce soit chez nos cousins ou chez nous (source de l’image: Wikipédia).

Pour rendre les comparaisons encore plus claires, j’ai construit les tableaux suivants:

Tableau 1: Comparaisons entre les gorilles, les chimpanzés et les humains selon diverses mesures de poids (sources: Coupin (1925); de Quatrefages (1866); Wikipédia).

Comparaisons/Espèces Gorilles Chimpanzés Humains
Poids à la naissance 1,5 kg 2 kg 3,5 kg
(poids moyen)
Poids du cerveau
à la naissance
? 0,1 kg 0,33 kg
Poids cerveau par
rapport au poids corporel
(à la naissance)
? cerveau = 5%
du poids corporel
cerveau = 10%
du poids corporel

Premières remarques: il manque des informations pour les gorilles. Malheureusement, le tableau devra attendre des informations supplémentaires, apparemment non disponibles sur Internet malgré mes recherches. Dès que possible, il sera mis à jour. Je ne suis pas parfaitement sûre non plus de quelle sorte de chimpanzés (communs ou bonobos) il est question dans les références trouvées. Ce sera aussi à confirmer, s’il existe ou non une différence entre les espèces par rapport au poids des nouveaux-nés.

Ma deuxième série de remarques portera sur le tableau lui-même. On remarquera que l’importance du cerveau par rapport au poids du corps est doublée pour l’humain par rapport au chimpanzé. Par contre, pour le cerveau lui-même, il est trois fois plus lourd chez l’humain que chez le chimpanzé. Ensuite, malgré le fait qu’il soit le plus gros animal des trois à l’âge adulte (voir plus bas), le bébé gorille est le plus petit des trois. Il est donc celui qui subira la plus forte croissance en terme de poids. Cependant, on déplorera l’absence de donnée pour le poids du cerveau du nouveau-né gorille, qui aurait permis de savoir si le chimpanzé et l’humain ont des croissances particulières ou non par rapport à leur cerveau respectif.

Tableau 2: Comparaisons entre les gorilles, les chimpanzés et les humains, selon diverses mesures de poids à l’âge adulte (sources: Wikipédia; König (2009)).

Comparaisons/Espèces Gorilles Chimpanzés Humains
Poids adulte (mâle) (a) 275 kg
(poids
maximum)
70 kg
(poids
maximum)
87 kg
(poids moyen
chez les Américains)
Taille en position redressée (mâle) (b) 170 cm 170 cm 175,5 cm (moyenne
chez les Américains)
Poids du cerveau adulte (c) 0,56 kg 0,4 kg 1,4 kg
Poids du cerveau
par rapport au poids
corporel (chez l’adulte)
1/230 1/90 1/45
Poids du cerveau naissant
par rapport au poids
du cerveau adulte
? 25% 28%
Croissance entre le cerveau
à la naissance et le cerveau
adulte
? 300% 324%

Notes:
(a) Le poids des femelles est bien entendu plus petit que celui des mâles pour les gorilles et les chimpanzés. Pour les humains, cela peut varier, en partie parce que la différence de grandeur est aussi moins prononcée que les gorilles ou chez les chimpanzés. J’ai choisi arbitrairement le poids moyen chez les Américains comme point de comparaison (il est difficile d’établir un maximum, quoiqu’en 2008, l’homme qui a remporté la palme du Guiness des records pesait 560 kg (!)), en partie parce que les données étaient faciles à obtenir. J’avoue par contre avoir la flemme de dénicher un record de poids plus récent.
(b) La taille des gorilles pourrait être plus élevée (la mesure a été prise avec les genoux légèrement fléchis). Pour la taille chez l’humain, elle varie grandement selon la culture et l’époque.
(c) Les données trouvées ne spécifient pas s’il s’agit d’un cerveau de mâle ou de femelle… Il ne faut pas oublier que le poids du cerveau est en partie fonction de celui du corps, d’où l’importance de le « sexuer » (celui des femelles seraient moins pesant que celui des mâles – ce qui ne veut pas dire nécessairement moins intelligent! – voir la note (2)).

Ce deuxième tableau permet de voir certaines tendances entre les poids adultes et ceux des bébés naissants. Premier constat: pour une grandeur semblable, les poids corporels changent drastiquement. On pourrait par contre penser que le poids « normal » d’un homme adulte devrait se situer autour de celui d’un chimpanzé (si, bien sûr, les tailles sont comparables).

De même, sans parler ici de problèmes de surpoids et d’obésité, pour un poids « normal » et une grandeur semblable, le poids du cerveau, lui, varie considérablement. C’est ici que se vérifie la pensée populaire selon laquelle nous sommes plus intelligents que nos cousins gorilles et chimpanzés. En anthropologie, si on nuance à l’effet que le poids (ou la taille) du cerveau ne fait pas tout, on admet néanmoins que le cerveau d’un humain est beaucoup trop gros par rapport à ce qui est normal chez les primates, ou, si vous préférez, le poids est trop gros par rapport au poids corporel (2). Il y a eu une évolution différente chez l’humain, qui a touché notamment la taille du cerveau (mais aussi en parallèle la bipédie, comme j’en ai déjà parlé ici, ici et ici).

On notera cependant que, par rapport à la croissance du cerveau, de la naissance à l’âge adulte, les données disponibles pour les chimpanzés et les humains sont à peu près les mêmes, c’est-à-dire environ un quart du poids à la naissance par rapport à celui du cerveau adulte, et une croissance autour de 300%. Il y a fort à parier que nous obtiendrions la même chose pour le gorille, si le poids cérébral à la naissance finit par être « découvert » dans les sources.

Les comportements à appliquer (ou à questionner)

a) Prématurité

Ce long détour nous amène à quelques constatations importantes.

  1. Le cerveau humain continue à se développer après l’accouchement durant les deux premières années de sa vie environ au même taux de croissance que ce qu’on retrouve chez le foetus (Gilbert, 2004, p. 408).
  2. Le bébé humain « met deux fois plus de temps qu’un gorille ou un chimpanzé pour arriver au moment où ses membres peuvent soutenir son corps » (McFarland, 2001, p. 445).
  3. On a mesuré que le bébé humain doit attendre d’avoir 21 mois pour qu’il ait atteint le même stade de développement (moteur et cognitif) qu’un autre grand singe (à la naissance de celui-ci) (Gilbert, 2004, p. 408). De la même façon, Delacroix (1934) précise qu’ « à l’âge de sept mois un chimpanzé est beaucoup plus avancé dans son développement [ici langagier] qu’un enfant de dix mois ».
  4. J’en ai déjà parlé (ici et ici): en anthropologie, on conclut que les bébés humains viennent au monde prématurément par rapport à un modèle primate (3).

Donc: gros cerveau, mais immature chez l’humain, faible développement psychomoteur. Pour caricaturer, je dis souvent qu’avant ses 3 mois, le bébé humain n’est qu’un « tube digestif »: il ne faut pas s’attendre à énormément d’interactions de sa part; les « sourires » sont pour la plupart des réflexes (qui serviraient au bébé de pratiques pour les vrais); le bébé dort (et dort encore!), mange, pleure, évacue. En fait, il lui manque plusieurs mois d’utérus. Une fois que le concept est bien compris, la « gestion » du très jeune bébé s’en trouve d’autant facilitée! Il suffit d’appliquer ce que la médecine vous conseillera pour un « prématuré » (selon sa définition): chaleur, contact physique prolongé avec les parents (de préférence peau à peau), présence constante d’adultes.

En fait, en primatologie, on a découvert depuis les années 50 (avec des expériences qui seraient aujourd’hui très controversées sur des singes rhésus, conduites par Harry Harlow) que les petits primates ont plus besoin de l’attachement avec un adulte que de nourriture. Les bébés préfèrent se nourrir le plus rapidement possible afin de profiter du maximum de temps avec leur mère (ou un substitut). Les contacts physiques sont donc essentiels pour le bien-être (et même la survie!) des petits primates. Vous pouvez faire la déduction qui s’impose: votre propre petit primate a les mêmes besoins que ses parents éloignés poilus…

b) Allaitement

En général, les femmes n’allaitent pas assez longtemps actuellement. Bon, je ne voudrais pas être alarmiste (encore moins poser un jugement de valeur sur mes contemporaines!), mais les durées d’allaitement sont vraiment très courtes par rapport à celles des gorilles et des chimpanzés.

Tableau 3: Comparaison des gorilles, chimpanzés et humains selon la durée d’allaitement (source: IPA; cf. Leche League France).

Comparaisons/Espèces Gorilles Chimpanzés Humains
Durée de l’allaitement
(jusqu’au sevrage complet)
52 mois
(4 ans et 4 mois)
30 à 54 mois
(entre 2 1/2 ans
et 4 1/2 ans)
variable selon les cultures:
France: environ 1 mois
Québec: environ 8 mois
Inuits: 7 ans

Chez les autres primates, le sevrage complet correspond avec deuxdes caractéristiques importantes chez le petit :

  1. L’atteinte d’un poids quatre fois supérieur à celui de naissance. Chez l’humain, ce poids est gagné vers l’âge de 2 ans selon l’article de Wikipédia, mais entre 3 et 4 ans selon la Leche League France, et 27 mois à 30 mois (respectivement pour les garçons et pour les filles) selon Dettwyler.
  2. L’atteinte du tiers du poids de l’âge adulte. Selon Dettwyler, on parle alors de 4 ans (pour les filles) et de 7 ans (pour les garçons – il faut plus de temps pour gagner un poids plus lourd) pour correspondre à ce critère.
  3. L’apparition des premières molaires définitives. Pour l’humain, on parle d’un âge de 5 1/2 à 6 ans avant les dents d’adulte (cf. Wikipédia et Dettwyler). Je trouve d’ailleurs assez significatif qu’en français (en anglais aussi, d’ailleurs) on parle de « dents de lait » (dents de la petite enfance, qui ont dû correspondre à une réalité culturelle à mon avis à un moment de l’histoire de la langue – les dents présentes lors de la période d’allaitement). 6 ans correspond également à la maturité du système immunitaire chez l’enfant, qui fonctionne alors comme celui d’un adulte – et on sait l’effet du lait maternel sur le système immunitaire immature…!
  4. Le rapport avec le poids adulte de la mère. En se comparant avec d’autres grands singes, on arrive à des résultats de 2,8 à 3,7 ans (selon le poids moyen des femmes dans diverses populations) pour correspondre aux taux des autres grands singes (cf. Dettwyler).
  5. La durée de gestation correspond à un sixième de celui de l’allaitement (chez les gorilles et les chimpanzés). L’âge de sevrage serait donc 6 fois celui de la grossesse (6 fois 9 mois = 45 mois = 3 ans et 9 mois) (Dettwyler, 1994).

Ce serait donc deux les indicateurs pour se repérer sur la durée « normale » d’allaitement. Je ne veux forcer personne ici: il y a toutes sortes de bonnes raisons pour cesser l’allaitement avant (par exemple, mon fils a voulu arrêter de lui-même vers 15 mois), mais il n’y a pas non plus de quoi s’inquiéter si l’allaitement dure plus longtemps que chez la moyenne de vos congénères (4)

c) Espacement entre les naissances

Tableau 4: Comparaison des gorilles, chimpanzés et humains selon l’espacement entre les naissances (source: IPA et Encyclopédie Larousse).

Comparaisons/Espèces Gorilles Chimpanzés
commun/bonobos
Humains
Espacement entre les naissances 3,5 à 4,5 ans 4,5 ans / 6 ans variable selon les cultures:
au minimum 9 mois

Si vous avez suivi depuis le début, vous savez que les bébés nécessitent énormément de soins. Vous savez aussi qu’il faut allaiter la petite chose (oui, nous sommes des mammifères, et l’allaitement des petits est une des caractéristiques principales de ce taxon), allaitement qui peut contribuer à une infertilité temporaire de la femelle (notons aussi une indisponibilité sexuelle de la mère primate lors de la période d’allaitement). Tous ces éléments contribuent à espacer les naissances chez une femelle.

Par contre, chez l’humain, c’est… du n’importe quoi. L’espacement est de 9 mois (la durée d’une grossesse environ), mais chez certaines femmes (et dans certaines cultures), les grossesses se succèdent presque continuellement. Je ne pense pas qu’il soit évident de donner beaucoup de soins à un bébé, si on est soi-même enceinte et/ou qu’on a déjà un tout-petit à peine plus vieux à s’occuper… Il faudrait voir si la communauté offre un soutien adéquat à ces femmes (donc, évaluer au cas par cas). Cependant, je vais parler pour ma culture (québécoise): je ne crois pas qu’il y ait un cercle social suffisant pour prendre soin des enfants de façon adéquate si on n’espace pas un minimum les naissances.

Mais de combien de temps a-t-on besoin? me direz-vous. Bonne question. On peut prendre exemple sur les gorilles et les chimpanzés: cela me semble logique. On peut aussi se baser sur les sociétés de chasseurs-cueilleurs, où la mobilité de la femme est réduite lorsqu’elle s’occupe d’un enfant, et où on espace d’environ 4 ans les naissances pour ne pas nuire au nomadisme, essentiel dans ce mode de vie (cf. Sahlins, 2011). À 4 ans, l’enfant est capable de se déplacer tout seul, de vaquer à ses petites occupations. Il demande de moins en moins de soins.

Étrangement, 4-5 ans, c’est aussi la moyenne de durée des couples (ou à peu près la durée de l’influence des hormones en cause dans le sentiment amoureux (Wikipédia)). Y a-t-il un lien de causalité? C’est à vérifier.

Mises à jour:
- Génétique des chimpanzés: 12 juin 2012
- Critères de sevrage: 21 juin 2012
- Ajout de sources (et corrections) pour le tableau 4: 1er octobre 2012
(1) J’ose espérer que mes lecteurs/trices ont remarqué que j’essaie de toujours indiquer mes références dans ce blogue…

(2) Ce constat nous amène à l’épineux problème de l’intelligence et de son évaluation chez diverses espèces. On ne peut pas vraiment comparer des espèces qui sont de tailles différentes seulement sur la base du poids du cerveau. En effet, plus le corps est gros (et donc lourd), plus le cerveau l’est aussi. Ainsi, l’éléphant d’Asie a un cerveau pesant 5,5 kg; c’est normal que ce soit plus que l’humain, puisqu’il pèse aussi beaucoup plus (5000 kg).
Par contre, on peut constater que certaines espèces ont un cerveau sensiblement plus lourd par rapport au poids de leur corps que ce qu’on peut voir chez d’autres. Ainsi, la vache pèse plus que l’humain (500 kg), mais son cerveau ne pèse que 0,5 kg (référence: DidacTIC, à voir aussi pour d’autres détails croustillants).
Pour diverses mesures de l’intelligence (coefficient d’encéphalisation, rapport taille du cerveau / masse du corps, taille du cerveau à la naissance versus celle à l’âge adulte), voir Wikipédia.

(3) Il faut ici préciser des éléments. La définition « médicale » de la prématurité s’applique à un enfant né avant d’avoir atteint 37 semaines de gestation (à partir de la fécondation). Cette prématurité n’est absolument pas un événement rare: si elle varie en fonction des cultures, au niveau mondial, il y aurait plus d’un enfant sur dix (!) qui naîtrait prématurément (cf. Wikipédia). Au niveau anthropologique, ce sont tous les bébés humains qui seraient prématurés (au sens où ils sont beaucoup moins développés à la naissance que les autres primates).

(4) Mettons les choses au clair tout de suite: il y a à mon avis de très mauvaises raisons de cesser l’allaitement. Pour n’en nommer que quelques-unes: peur de rendre l’enfant (surtout un garçon) homosexuel (!!!!) ou dépendant, idée que le lait ne suffirait plus au bébé, que l’allaitement retarderait l’acquisition du langage, etc. (voir Didierjean-Jouveau (2007)). Je vais le dire très clairement: il n’y a aucune recherche scientifique qui peut faire un lien entre des problèmes futurs (quels qu’ils soient) et l’allaitement (prolongé ou non). Bien au contraire, toutes les études montrent des avantages à l’allaitement, à la fois pour le bébé et pour la mère, surtout s’il est prolongé. Bon. J’espère que j’ai été bien comprise!

Contre un discours dogmatique

Quand j’étais à l’hôpital avec mon nouveau-né, il a fallu que le médecin prescrive que mon fils pouvait recevoir du lait maternisé (en attendant ma montée de lait). Comme c’était un prématuré, je ne voulais pas qu’il perde trop de poids entre sa naissance et le début de l’allaitement. Avouons-le: le colostrum (ou le premier liquide à être produit par le sein) n’est pas fourni en quantité vertigineuse et il est fréquent et normal que le bébé maigrisse: il semblerait acceptable pour le corps médical de voir diminuer de 10% le poids du nouveau-né entre sa mise au monde et la montée de lait.

Jeune babouin Hamadryas en train de téter sa mère. L’allaitement est une des caractéristiques principales du grand groupe animal des mammifères (mot qui provient d’ailleurs de « mamelles ») (source de l’image: Wikipédia).

Bon, mais 10% de pas grand-chose, ça arrive vite. J’avais donc accepté qu’on fournisse du lait maternisé à mon enfant. En plus, comme il a eu une jaunisse, on me l’a enlevé pour le placer sous incubateur. J’en pleurais. Et l’infirmière de garde à la pouponnière, pas très futée, m’a dit « Vous savez que ce sont les changements d’hormones à cause de l’accouchement qui vous font pleurer…? ». Euh… Non! C’est le fait de voir un petit être sans défense mis en isolement dans un aquarium qui me faisait pleurer et parce qu’on m’avait enlevé mon bébé! Passons.

Au-delà de devenir soi-même une femelle laitière, il y a le traitement qu’on nous impose pour « favoriser » la montée de lait. Entre vous et moi, je ne suis pas convaincue que le fait de m’enlever mon bébé ait pu aider à ma production laitière. Je pense que c’était aussi évident pour les infirmières, qui m’ont obligée à suivre un horaire très strict. Je n’avais le droit de prendre mon fils que pour une durée d’une heure par tranche de quatre heures. Pendant cette heure, il fallait que j’essaie de l’allaiter, des deux seins (yé! une demie-heure de chaque côté). Par la suite, je devais subir le tire-lait pendant une autre demie-heure.

Bon. Donc. 90 minutes d’allaitement pour chaque 240 minutes de ma journée. 38% de mon temps à allaiter. Jour et nuit. Je voulais assassiner les infirmières. Et je parlais de « m’évader ». C’était un enfer.

Tire-lait manuel. Je n’ai plus retouché à un machin de ce type après ma sortie de l’hôpital: je préférais tirer mon lait à la main (c’était moins douloureux). Le plus ridicule dans tout ça, c’est que je me suis fait donné 2 (oui oui, 2!) tire-lait automatiques, que j’ai refilés à quelqu’un aussitôt que j’ai pu m’en débarrasser (source de l’image: Wikipédia).

Après ce traitement, c’est presque un miracle que j’aie quand même maintenu ma décision d’allaiter: j’ai l’impression qu’on m’a tout fait pour me dégoûter de la chose à tout jamais…!

En plus, on ne vous parle que rarement de la douleur à allaiter pendant les premiers temps. Moi j’ai eu mal un mois: la première succion était un calvaire à chaque tétée. Et il n’était pas question que quiconque me touche les seins (pauvre petit copain!).

En général, je suis plutôt pour l’allaitement maternel. Je pense que c’est une bonne façon de créer un lien entre la mère et l’enfant. Sauf que si le discours médical dominant en fait une torture, si vous vous sentez coupable parce que vous ne pouvez/voulez allaiter, ou parce que ce n’est pas nécessairement facile d’allaiter (encore un truc qui n’est pas instinctif!), là, je mets un holà.

Femme himba en train d’allaiter (peuple de Namibie) (image de Yves Picq, diffusée sur Wikipédia).

En passant, une autre information qu’on ne vous dira pas: l’allaitement en occident est directement lié avec le statut social. Petit morceau d’histoire: au milieu du 20e siècle, on disait que le lait maternel n’était pas aussi bon pour le bébé que le lait maternisé. Ce qui fait que le taux d’allaitement était très bas (le plus bas étant dans les années 60). Par la suite, le discours médical a changé, pour prendre un virage complètement opposé dans les dernières années: le lait maternisé est maintenant presque devenu diabolique.

Cependant, tout dépend du réseau social: les femmes pauvres ont plus accès à des aides de la part de leur famille, en l’occurrence, de leur grand-mère (qui n’a pas allaité!) et de leur mère (qui s’est fait dire par sa propre mère de ne pas allaiter). Par contre, les femmes de classes moyennes ou aisées ont accès à des informations plus récentes, mais moins à des réseaux d’entraide. Ce qui fait qu’elles sont influencées par la nouvelle « mode » médicale de l’allaitement naturel (cf. Halpern, 2011).

En résumé: oui pour l’allaitement, mais pas à n’importe quel prix! Si vous maltraitez votre enfant, même en l’allaitant, ça n’efface pas le reste. Et c’est probablement le contact avec la mère qui crée le plus de bénéfices pour l’enfant, contact que vous pouvez très bien avoir sans allaiter.